Rachid OUIASSA. Professeur de sciences politiques à l’universite de Marburg en Allemagne

Quelle transition démocratique pour l’Algérie ?

Paru dans TSA, le 11 mars 2019

CONTRIBUTION. La théorie de la transition, au sens étroit, décrit le basculement d’un régime autoritaire à un système démocratique. Certes le type idéal et démocratique n’existe que dans la théorie, mais le travail empirique et comparatif de la science politique, ainsi que les expériences de transition démocratique comme en Europe du sud (Portugal, Espagne et la Grèce) en l’Amérique Latine et en Europe de l’Est ont permis d’identifier quelques facteurs clés de la transition.

Par définition ce changement de cap est un processus irréversible qui commence par le remplacement progressif du régime précédent, qui peut évidemment être stoppé. Ainsi on obtient des régimes hybrides ou des démocraties défectueuses, mélangeant des éléments d’une démocratie et des éléments de dictature.

Les étapes, la durée, les acteurs et les conditions de ces transitions démocratiques diffèrent d’un pays à un autre, selon par exemple la culture politique, l’histoire, le système économique et les structures sociales de ces pays. Selon les expériences récentes de transitions démocratiques (Third wave, Huntington), on peut identifier trois sortes de transitions :

  1. Une transition guidée (réforme): les élites de l’ancien régime initient des changements de système et contrôlent largement leur cours futur (Chili et Taiwan).
  1. Une transition forcée (rupture) : les groupes d’opposition renversent les élites de l’ancien régime et déterminent de manière décisive la suite du changement de système (le Portugal et la RDA).
  1. Transition négociée : les élites de l’ancien régime et les groupes d’opposition négocient des changements systémiques et façonnent conjointement leur développement futur. C’est un mélange entre réforme et rupture (Espagne et Pologne).

Le début de la fin d’un régime autoritaire marque le passage à la phase de libéralisation du processus de transition, mais peut difficilement être déterminé avec précision dans le temps. Przeworski parle de signaux qui pourraient signifier la chute du dirigeant autoritaire, indiquant d’éventuels problèmes économiques, une perte de légitimité due aux troubles en cours ou une pression étrangère pour la réforme.

Selon cette théorie, le processus de transition se distingue par trois étapes :

1)      Première étape – érosion ou période de pré-transition : elle se caractérise par la crise de l’autoritarisme, d’une part et l’apparition des mouvements populaires, d’autre part. Selon la théorie de la transition, la classe-Etat se scinde, sous la pression des mouvements populaires en « hardliner » et « softliner« . Si les » softliners  » prêts à la réforme parviennent à neutraliser le potentiel de veto des » hardliners  » orthodoxes, et si la volonté de négocier peut prévaloir au sein du mouvement de protestation, des pactes constitutionnels et politiques deviennent possibles.

2)      Deuxième étape – percée démocratique ou transition démocratique : elle consiste en l’effondrement des structures du régime autoritaire, le démantèlement de l’ancien régime et l’émergence d’une nouvelle démocratie avec une nouvelle structure institutionnelle et un nouveau système de gestion des ressources humaines. Cette étape se termine lorsque les premières élections libres ont lieu.

3)      Troisième étape – la consolidation démocratique – lorsque la mise au point, de tous les systèmes sociaux au nouveau système politique démocratique, a lieu.

Les phases de transition :

Dans les deux pays cités, la Pologne et la Hongrie, l’étape de la transition présentait des caractéristiques similaires. Les voies menant aux négociations de la Table ronde n’ont pas été très différentes non plus. Dans ces deux pays, le basculement a été précédé d’une crise économique profonde et d’un mécontentement populaire accru à l’égard du régime communiste. Cette situation a entraîné le déclin continu de la légitimité des partis communistes hongrois et polonais. La question la plus importante était la réforme du système économique.

 L’approche de la crise des partis au pouvoir était similaire dans les deux pays. Ils ont du faire face à une confrontation interne entre les partisans de la ligne douce (softliners) et ceux de la ligne dure (hardliners) sur la question de la réconciliation nationale.

Dans les deux pays, la mobilisation populaire a obligé les régimes à entamer des réformes. En Pologne, à travers les négociations directes avec le mouvement de solidarité, dans des TABLES RONDES de Réconciliations. En Hongrie, à travers des réformes graduelles du gouvernement. Le modèle de tables ronde pour négocier les transitions a été appliqué dans presque tous les pays de l’Europe centrale et dans les pays des Balkans.

En Pologne, le mouvement populaire de solidarité a d’abord négocié avec les organisations de masses comme les syndicats. Ayant trouvé une position commune, des négociations ont eu lieu avec les softlinersdu régime. Les négociations ont été accompagnées de fortes mobilisations et des grèves. En Pologne comme en Hongrie, le but principal des négociations était d’imposer un autre système électoral qui a permis de casser le monopole des partis communistes au parlement. Le cas tunisien ressemble au cas polonais. Le syndicat tunisien des travailleurs a très vite pris le rôle de porte-parole de la mouvance. Avec d’autres organisations de la société civile, l’UGTT a poussé les acteurs politiques à négocier. Le but de la première assemblée était de reformer la constitution.

Depuis le début des mobilisations massives en Algérie on remarque aussi que le pouvoir est atomisé. La classe-état n’est pas unanime sur le cinquième mandat de Bouteflika. Ceci peut permettre d’identifier la frange des softliners du pouvoir. Mais il ne fait pas tomber dans le piège de « tout changer pour que rien ne change ».

La présente mobilisation est d’une ampleur, une force et un civisme jamais vu dans l’histoire, mais pour passer à une deuxième phase il faut très vite organiser ce mouvement et lui donner un ou des porte-paroles. Vue que nie un syndicat, comme en Pologne ou en Tunisie, nie une opposition forte ne sont en vues, une/des personnalité(s) non partisane serait le meilleur choix.

Un Pacte de Transition pour l’Algérie :

Etapes pré-transitionnelle :

  • Du côté de la mouvance nationale
    1. Organiser une Table ronde pour présenter un groupe de personnalités nationales non partisanes, mandatées à parler au nom de cette mouvance.
    2. Organiser une deuxième table ronde où les délégués de la mouvance vont négocier des positions communes avec les partis de l’opposition, les organisations syndicales, etc.
    3. Une troisième table ronde pour négocier avec les softliners du régime (la frange la moins dure du régime) pour tracer l’agenda de transition. Incluant l’armée et les services de sécurités.
    4. Imposer une personnalité nationale comme Premier ministre de la transition.
    5. Accompagner tout ce processus par des actions politiques : marches, grèves, etc.
  • Du côté du pouvoir
    1. Reporter les élections présidentielles du 18 avril,
    2. Maintenir le Président Bouteflika comme président pour une période délimitée, mais en faire un président juste représentatif (comme en Allemagne),
    3. Le Président nomme le premier ministre proposé par la première table ronde.
    4. Un gouvernement de transition constitué des softliners de l’ancien régime, des personnes de l’opposition et de la société civile.

L’étape de La Transition : Durée une année

  1. Réforme de deux secteurs clés : Justice et liberté de la presse/Information
  2. Dissolution du FLN et du RND
  3. Confiscation des biens des deux partis par l’Etat
  4. Tables rondes à travers tout le pays pour un débat sur la constitution
  5. Réforme de la constitution
  6. Organisation des élections présidentielles
  7. Organisation des élections parlementaires

La consolidation démocratique

  1. Entamer un processus de justice transitionnelle
  2. Reformes radicale du système économique.

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