Brahim Tazaghart. Ecrivain et éditeur

Pour une mandature de transition à la 2e République

paru dans el watan, le 2 mars 2019

Les choix inappropriés qui ont marqué l’histoire de notre pays depuis l’indépendance, les contraintes externes et internes qui relèvent aussi bien de la géopolitique, de la politique, que de la sociologie font que l’Algérie se retrouve encore une fois à la croisée des chemins.

C’est une situation qui se répète à chaque échéance politique importante, indiquant clairement que le pays n’arrive pas encore à trouver sa voie et son équilibre. Face à une présidentielle qui s’annonce difficile, pénible même, il est impératif de garder la tête froide et de ne pas céder aux pressions d’où qu’elles viennent.

Caractéristiques de cette échéance

Trois éléments d’analyse retiennent mon attention.

1. Cette échéance intervient dans un contexte marqué par la crise économique et sociale qui touche la majorité du peuple algérien. Les phénomènes de la harga, des immolations, ajoutés aux arrestations de blogueurs et de journalistes qui ont marqué ces derniers mois ont aggravé le sentiment d’inquiétude dans la population algérienne.

Le tout, sur fond de maladie du président de la République, d’un côté, et du discrédit de la classe politique de l’autre. Ces deux éléments font que la continuité du pouvoir de Bouteflika aussi bien que l’alternative à celui-ci sont devenues problématiques. C’est là que réside la grande panne politique du pays.

2. Il est admis que lorsqu’il y a fissure dans le bloc au pouvoir, la société respire mieux. De ce fait, en l’absence d’un consensus au sein du régime sur la succession, nous assistons au retour effectif du peuple sur la scène politique.  Les marches du 22 février 2019 marquent une rupture avec la fatalité et la résignation.

Elles signifient le dépassement du traumatisme hérité de la décennie rouge. Elles annoncent le cadre algérien comme espace politique homogène et intégré et l’algérianité comme un socle commun. A l’occasion, le peuple, qui a repris le chemin de l’unité dans l’action, s’est réapproprié sa capitale : Alger n’est plus fermée aux algériennes et algériens comme avant.

3. Cette échéance marquera la fin d’un cycle dans la vie de la nation algérienne. La génération de la guerre d’indépendance va définitivement s’éclipser, avec ou sans la réélection de Abdelaziz Bouteflika. C’est la loi implacable de la nature qui l’impose.  Face à cet événement symbolique, la responsabilité de cette génération est énorme, aussi bien vis-à-vis de leurs compagnons d’armes, morts pour que vive l’Algérie libre et indépendante, que vis-à-vis des nouvelles générations.

J’ose profondément croire que cette génération saura être à la hauteur de sa dernière mission et qu’elle transmettra le pouvoir dans la dignité et non pas dans la honte. C’est dans ce sens aussi que notre responsabilité comme générations d’après-guerre est capitale. Ceci étant donné, devant ce moment solennel qui risque de n’être perçu parfaitement que dans quelques années, les questions qui nous interpellent sont les suivantes :

– doit-on sauvegarder et consolider l’héritage de Novembre 1954 avec ses acquis et ses manquements, ou ressortir de la scène de l’Histoire comme il est souvent arrivé dans des siècles passés ?

– Peut-on négocier ce moment en peuple conscient, méritant, ou agir impulsivement sans jamais planifier les conséquence de nos actes ?

Ce sont des questions essentielles auxquelles nous devrions répondre clairement et sans ambiguïté aucune. Dans cet esprit, le passage de la légitimité révolutionnaire à la légitimité des urnes et de la compétence ne doit pas être conçu et perçu comme un reniement, une rupture, mais un approfondissement normal et nécessaire du processus libérateur entamé le 1er Novembre 1954.

De ce qui précède, il est clair que l’enjeu dépasse largement celui du pouvoir présidentiel et de la personne qui aura la charge de l’assumer, il touche au sort de l’Etat national algérien comme produit d’un processus historique fondateur.

L’échéance présidentielle comme opportunité politique

L’élection d’avril 2019 repose d’une manière brutale la question du changement du système politique national comme urgence historique à ne pas déférer. Pour réaliser cette transformation salutaire, deux conditions s’imposent :

– soustraire le peuple algérien au conditionnement qui présente l’échéance présidentielle comme un moment de vie ou de mort pour la nation ;

– avoir un projet clair du changement du système, avec ses modalités et ses délais, et qui soit un outil du renforcement de l’Etat à travers sa mise en adéquation avec la nation et les exigences du futur. La mobilisation populaire et politique doit s’inscrire au-delà du 19 avril. Elle doit être pacifique, consciente, visant la transformation effective de tout le système politique national, avec un profond changement culturel de la société.

Slogans et démarches

Lors des marches du 22 février, deux slogans ont émergé avec des forces inégales : le premier est «Contre le 5e mandat», le deuxième est celui demandant le «Changement du système». Les deux slogans, même s’ils sont portés par la même colère, la même aspiration populaire, sont contradictoires dans le fond. Le premier propose un changement dans le système, un changement d’hommes et de méthodes.

Pour celui-ci, le moyen est la réalisation d’une élection à laquelle Abdelaziz Bouteflika ne prendra pas part. Le deuxième propose le changement de tout le système, opposition inclue, mais sans trop savoir comment et avec quel moyen cela va se réaliser, sauf à travers une transition dont la méthode et les étapes restent à développer.

Que reste-t-il à faire pour l’opposition ?

Devant cette situation complexe, l’opposition ne doit pas perdre son sang-froid ni céder à la pression des événements. Considérer, comme le suggèrent quelques voix, que seule la chute du régime est la solution, c’est perdre sa raison politique. En l’état actuel des choses, la chute brutale du régime provoquera la destruction de l’Etat-nation avec des effets dévastateurs sur la sécurité de la population.

Certes, cet argument est devenu pesant, dire agaçant pour les militants du changement, mais telle est la réalité qu’on ne peut changer par un simple désir ! Il faudrait un changement effectif de la situation interne et externe pour le voir disparaître. Ici et maintenant, il faut dire que le slogan «Dégage» doit être évacué comme slogan des marches vu sa charge symbolique qui le rattache directement aux Printemps arabes, avec les résultats qu’on connaît.

Le changement du système suppose un processus politique pacifique ; la «chute du régime» implique un rapport de force violent, dévastateur. Jusqu’à nouvel ordre, l’ensemble des militants du changement optent pour la méthode réformiste, et non pas révolutionnaire.

Celle-ci a ses exigences et ses conditions. Réclamer des partis de l’opposition, par exemple, le retrait de leurs députés des deux Chambres, c’est couper les ponts avec le pouvoir et s’installer résolument dans la dissidence révolutionnaire. Les choses doivent être évaluées à leur juste valeur pour ne pas jouer au figurant politique dans une partition sérieuse et décisive. Il ne suffit pas de lancer des slogans, il faut mesurer leurs conséquences et être à la hauteur de les assumer devant l’histoire.

Intérêts de la nation

Face aux incertitudes qui planent sur le pays, conséquences d’une crise politique qui a atteint son paroxysme, nous devons avoir en ligne de mire les intérêts suprêmes de la nation que nous espérons voir émerger parmi les grandes nation du monde. C’est un impératif moral et politique. Dans ce sens, nous devons avoir présent à l’esprit que :

– le terrorisme est toujours présent, que l’accalmie actuelle est aussi une stratégie des groupes armés, sûrement faibles, mais toujours en embuscade ;

– la situation régionale est dangereuse à plus d’un titre. En plus des frontières qui sont sous pression, les manifestations qui se déroulent présentement au Soudan peuvent «annoncer» une nouvelle vague des Printemps arabes que la déstabilisation de l’Algérie nourrira pour embraser l’ensemble de l’Afrique du Nord. Je ne veux pas faire peur par mes propos, mais je soulève des questions qui peuvent être occultées par les bruits ambiants. Et ce n’est pas parce que le pouvoir parle de menaces que c’est faux. Les menaces extérieures sont bien réelles.

Considérer ces menaces à leur juste valeur, les évaluer correctement ne veut pas dire s’immobiliser ; bien au contraire, cela nous incite à agir pour les juguler et mettre le pays à l’abri du chaos

Issue à la crise

L’issue à la crise nationale ne viendra pas des urnes fermées à la véritable alternative démocratique et citoyenne. Elle ne viendra pas non plus de la défaite d’un homme ou de la victoire d’un autre ; elle est globale, profonde, et complexe. Un processus concerté, qui impliquera l’ensemble des acteurs et qui mettra en place les conditions objectives pour l’entame d’une transition ordonnée vers la 2e  République est à même de garantir l’avenir du pays.

Pour cela, une condition essentielle s’impose : il faut assumer la première République avec ses qualités et ses défauts, faire son bilan de la manière la plus exhaustive, déterminer les aspects à consolider, ceux à réformer ou à rejeter, et élaborer le projet d’une République des droits et des libertés.

En effet, la mise en place des institutions de l’Etat, la construction des infrastructures éducatives, sanitaires, routières et autres, le multipartisme, le pluralisme médiatique, la reconnaissance de tamazight doivent apparaître dans le bilan à dresser pour pouvoir consolider, approfondir, transformer et innover dans la refondation de l’Etat et de la nation algérienne. Il faut oser se placer franchement dans le politique et cesser définitivement avec la démagogie qui consiste à tout remettre en cause sans jamais sauvegarder les assises pour une nouvelle construction.

La radicalité n’est pas dans le nihilisme, mais dans la clairvoyance ! Le pouvoir a appelé à une conférence nationale du consensus, dans le sillage de beaucoup de forces politiques d’opposition. Il faut prendre acte de cette évolution.

Que tous les participants à l’échéance électorale, les boycotteurs, ou ceux qui se placent carrément en dehors de ce processus inscrivent ce rendez-vous dans leur agenda. Abstraction faite de celui qui gardera ou qui prendra le pouvoir, du déroulement ou pas de cette échéance électorale même, cette voie est nécessaire pour la réalisation du changement du système.

Une mandature de transition

Pour l’honneur de l’Algérie, tous les candidats doivent s’engager à faire de la prochaine mandature, celle de la transition à la 2e République. La conférence du consensus sera fondatrice d’une nouvelle Algérie. Elle doit être préparée en partenariat effectif entre le pouvoir, l’opposition partisane et la société civile autonome.

Elle sera difficile à réaliser, à réussir, certes. Elle prendra le temps qu’il faut, l’essentiel est d’avancer ensemble en tant qu’Algériennes et Algériens sur la voie du salut. Les accords sur les fondamentaux, sur les réaménagements qui seront apportés dans l’organisation de l’Etat, dans la gestion des pluralismes et des différences qui sortiront de la conférence nationale doivent être consignés dans une Constitution cadre qui sera approuvée par référendum populaire.

Suite à quoi, un gouvernement de compétences doit être installé pour mettre en œuvre le projet national renouvelé et conduire la transition, sous le contrôle de la conférence ou d’une instance qu’elle aurait désigné à cet effet.

En résumé…

– Conférence nationale du consensus,

– constitution consensuelle,

– transition concertée.

C’est cela, une présidentielle de transition, une transition dynamique qui n’implique pas la mise à l’arrêt des institutions et en premier, l’institution présidentielle, mais leur orientation vers des objectifs historiques et profitables pour les futures générations.

C’est cette feuille de route simple, claire, qui émane de la lutte politique du peuple algérien que l’ANP doit accompagner pour une relation féconde entre le civil et le militaire qui soit au service de la communauté nationale et de l’Etat. C’est autour de cette feuille de route qu’il faut rassembler les Algériennes et les Algériens, débattre avec eux, les organiser, les sensibiliser à une pratique politique sérieuse, effective et autonome qui dépasse les conjonctures pour se placer dans le durable.

C’est pour imposer cette sortie de crise à moindre coût qu’il faut agir pour créer un rapport de force en faveur du changement. Les citoyennes et les citoyens doivent savoir clairement le chemin à parcourir et l’objectif à atteindre. Pour conclure, je dirais qu’un homme vit un temps et meurt, une nation doit survivre aux fièvres passagères pour durer. C’est la qualité des hommes et des femmes qui la composent qui le détermine.

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