Le rôle des universitaires dans la résolution de la crise

El Watan, 10 mars 2019

Nul n’avait besoin d’être devin pour percevoir les éléments et la gravité de la crise qui se mettait en place jour après jour depuis plusieurs années déjà. Les appels à la prudence et à des démarches alternatives n’ont malheureusement pas été entendus. Mais personne n’avait prévu une telle accélération et l’engagement du changement de manière aussi brusque et aussi pacifique. Aujourd’hui, le processus de délitement du système de gouvernance semble s’accélérer sans que des solutions ne semblent prendre forme. L’incertitude augmente et avec elle la nécessité de penser l’après.

La crise à venir avait été perçue le plus souvent à travers sa double dimension financière et institutionnelle. Rarement dans ses dimensions sociodémographique et culturelle. Un large consensus s’est progressivement forgé autour de l’inadéquation et des risques que faisaient peser sur le pays les choix de politiques économiques et financières ainsi que de distribution sociale, articulés pour l’essentiel autour du triptyque primauté à la consommation, à l’épargne oisive et aux fuites des capitaux au détriment de l’investissement productif national (y compris des entreprises publiques), absence de toute évaluation continue des coûts et du retour sur investissement dans les grands projets initiés par l’Etat, absence de contrôle et de responsabilisation sociale (qui est bien différente de la pénalisation de l’acte de gestion) dans la gestion et l’utilisation des ressources publiques avec ce qu’elle pouvait entraîner comme malversations, détournements et corruption. La substitution à des plans de développement de programmes d’investissement dits présidentiels en était l’expression la plus forte.

La fonte des réserves en devises et l’absence de vision alternative ont mis à nu les limites de ces choix et leurs effets destructeurs sur l’économie et la société. Elles annonçaient au même moment l’impasse et la fin prochaine d’un système de gouvernance pervers. Ce système se fonde sur le populisme comme mode de gestion et la prévarication comme mode de partage du produit de la rente des hydrocarbures. Il avait un objectif assumé de pérennité politique, par l’émasculation sociale : «Garde ton chien toujours affamé et il demeurera à ta botte», disait un responsable de premier plan. La dérive de l’Etat nationalitaire induisait ainsi progressivement un délitement des institutions publiques de plus en plus privatisées. Dès le départ, seule l’indigence intellectuelle ou la primauté d’intérêts individuels sur ceux de la société dans sa diversité pouvait laisser croire que le pouvoir d’Etat pouvait continuer indéfiniment à faire face à ses obligations sociales selon le mode établi il y a plus d’une décennie, voire depuis les années 80’.

Sous l’effet du prisme déformant des choix de politiques économiques et sociales et de leur impact à court terme, on continuait à traiter les protestations/revendications locales et corporatistes, à considérer les violences verbales dans les stades, tout comme que «la harga», comme des formes de délinquance à traiter par le pénal. Dans cette vision des choses, la société semblait condamnée à l’immobilisme. Elle correspondait dans l’esprit des «decision-makers» à un peuple «médiocre» (sic) et malléable à l’envi. Une telle image s’imposait d’autant plus aisément que l’on a pu traiter la population ayant payé le prix fort durant les années 90’ comme la victime expiatoire d’un islamisme dont la terreur a été pourtant aussi féroce que celle de Pol Pot. D’aucuns étaient convaincus que cette société ne pouvait que continuer à subir les avatars d’un système de gestion des affaires publiques à la dérive. La peur du lendemain dans un contexte géostratégique favorable au statu quo et les expériences d’autres pays de la région agissaient comme un argument de confort supplémentaire. Pourtant, une observation attentive montrait que ces mouvements de nature corporatiste donnaient lieu à l’émergence de structures organisationnelles formelles et informelles inscrites dans la modernité parce qu’exploitant les techniques les plus récentes de communication et d’interaction sur lesquelles aucun pouvoir politique ou répressif ne pouvait avoir prise.

On ignorait aussi ou on feignait de ne pas savoir que les données sociohistoriques étaient toujours particulières à chaque pays et qu’elles étaient irréductibles. Malgré les ressemblances qui pouvaient exister, les généralisations hâtives et les comparaisons superficielles demeurent non pertinentes. On oubliait enfin que la violence, parfois sourde, est le propre des sociétés en travail et en transformation. «La violence est accoucheuse de toute société en travail», avait souligné le grand penseur du XIXe siècle, Karl Marx. Une loi jamais démentie par l’Histoire.

Il est intéressant de relever qu’en dehors de quelques sociologues, considérés plus comme des marginaux pour ne pas dire des rêveurs et de quelques hommes politiques de terrain, souvent d’anciens technocrates encore ancrés dans le terroir, peu nombreux étaient ceux qui mesuraient l’ampleur des mutations structurelles et profondes de la société algérienne. Du fait notamment de sa structure sociodémographique et de l’inscription de sa jeunesse dans les réseaux sociaux globalisés, les gouvernants perdaient de vue que l’Algérie du XIXe siècle n’était plus la même que celle de la fin des années 60’ et même des années 90’ ; que ce qui semblait servir de référents alors ne pouvait plus l’être dix ou vingt ans après, du fait même de l’évolution démographique du pays. Ceux qui sont nés dans les années 90’ sont déjà trentenaires. Ils aspirent à vivre avec leurs enfants dans leur siècle et à profiter de la vie, au même titre que leurs aînés à leur âge ; avec des projets et un bonheur partagé.

Le fait marquant aujourd’hui et qui mérite d’être souligné est le caractère citoyen pris par la contestation. Il marque un saut qualitatif. Il contient les ingrédients d’une révolution. Il s’agit véritablement d’une révolution citoyenne en marche. Il est le résultat direct de cette transformation sociale. Des universitaires et des intellectuels algériens avaient consacré il y a deux ans toute une journée, sur la question de la citoyenneté et de son émergence, en présence et avec la participation de militants de la Révolution d’indépendance. On ne lui avait pas porté l’attention requise.

Les jeunes et moins jeunes d’aujourd’hui semblent avoir tiré les leçons des expériences du passé et de celles d’autres pays grâce aux réseaux sociaux et à la mondialisation de l’information. Le changement de nature de la contestation devenue citoyenne, de cette révolution en marche, même les observateurs les plus aguerris de la scène nationale ne semblaient pas l’avoir vu venir. Ainsi, aux soulèvements localisés et aux contestations corporatistes s’est substitué un mouvement global non partisan, à caractère fondamentalement politique, voulant le changement dans la paix civile et fondamentalement structuré, sur lequel aucun pouvoir central ne pouvait avoir prise.

La distribution de prébendes aux différents segments de la société comme forme de gestion et pour acheter la paix sociale n’a plus de prise. C’est ici l’occasion de souligner que la corruption sociale généralisée comme mode de gestion ne peut être d’aucun secours pour aucun gouvernant algérien, parce qu’elle ne fait partie ni de la matrice nationale, ni des «gènes» historiques de la construction nationale. Elle demeurera conjoncturelle et sera inévitablement réduite à sa plus simple expression dès que les conditions sociopolitiques le permettent. De plus, elle n’est plus aujourd’hui financièrement soutenable parce que trop coûteuse. Tout au plus encore deux à trois années, de façon de plus en plus marginales, si les choses restent en l’état. L’histoire et les nombreuses analyses montrent bien que le recours à la planche à billets comme pis-aller dans le maintien de telles pratiques a ses limites temporelles.

Ce mouvement citoyen est en train de faire éclater les canaux traditionnels de l’expression politique. Il rend inopérants les cadres actuels du dialogue. Tant les organisations soutenues et financées par le pouvoir central que les partis d’opposition semblent aujourd’hui dépassés. Quels que soient les moyens mis à la disposition des premiers, il est fort à parier qu’ils ne pourront opérer que comme des feux follets. La récupération semble difficile.

Reste alors à ce mouvement de fond de se structurer pour perdurer. C’est ce que les jeunes d’Octobre 1988, dont le ras-le-bol avait été qualifié alors de «chahut de gamins» n’a pu faire. La conjoncture nationale et internationale et le niveau de la technologie de l’information étaient alors peu porteurs. La grande différence est qu’on est aujourd’hui dans un autre âge de l’humanité ; et avec la révolution numérique et la globalisation qu’elle permet, un cheminement différent est devenu possible. Les jeunes, y compris les étudiants qu’on pensait juste préoccupés par la course aux diplômes, l’ont compris. Ils semblent y croire et vouloir le porter. Ces derniers replacent l’Université dans le rôle avant-gardiste qu’elle joue dans tous les pays du monde.

On peut tirer quelques enseignements de la situation actuelle. Le premier concerne le déclenchement du processus. Peu importe d’où et de quelles parties émanent les appels aux rassemblements et aux marches du 22 février 2019 et celles qui suivent, lorsqu’un désir de changement atteint sa maturité, il finit par s’exprimer. Pour paraphraser le poète tunisien Abou El Kacem Chebbi, «lorsqu’un peuple décide de vivre autrement, l’Histoire ne peut qu’y répondre positivement». Le fait que le mouvement se soit enclenché aussi sereinement et sans heurts signifie qu’il était profond et latent et n’attendait que l’opportunité pour se matérialiser, et ce, malgré les menaces à peine voilées à son adresse. Le deuxième enseignement est relatif à la nature de ce mouvement social. En ayant un triple caractère national, non corporatiste et non violent, le mouvement en cours marque indéniablement l’éruption du Citoyen Algérien sur la scène nationale.

C’est le fait le plus important. Le régionalisme et le clanisme semblent devoir marquer le pas. Par la similarité de leurs formes et leur caractère commun, c’est de la défense et de la construction de la Cité Algérie qu’il s’agit. C’est du recouvrement de la fierté nationale qu’il est question. On n’est plus dans le schéma de 1988 où les jeunes demandaient à aller mourir en martyrs en Palestine ou des bateaux pour l’exil dans des contrées aussi lointaines que l’Australie.

On est encore moins dans celui des islamistes quelques années après et qui réclamaient le seul Livre divin, le Coran, comme Constitution. On est également loin des schémas de la Russie au lendemain de la Perestroïka (où des citoyens russes allaient jusqu’à déchirer leurs pièces d’identité en signe de rejet) ou de la Grèce d’il y a quelques années, ou encore du Venezuela d’aujourd’hui. On est face à une jeunesse qui veut vivre et s’épanouir dans son siècle et dans son pays ; et la tentative d’utilisation de la religion et de la mosquée à des fins de légitimation du pouvoir n’aura eu en définitive que l’effet inverse escompté.

On peut, sans grand risque de se tromper, soutenir que quelle que soit l’issue politique de la contestation en cours, l’Algérie aura fait un saut qualitatif indéniable dans le XXIe siècle. A l’avenir, il sera difficile pour n’importe quel pouvoir politique, quand bien même légitime et élu par les urnes, d’ignorer ce mouvement citoyen. Même un scénario à la chilienne, qui demeure des plus improbables au regard de l’histoire nationale et de la conjoncture internationale ne pourra plus arrêter la roue de l’Histoire.

C’est dans ce cadre qu’il convient d’accompagner le mouvement, d’anticiper et de repenser la construction nationale citoyenne à l’aune des enjeux et des défis du XXIe siècle.

 

Une première interrogation urgente s’impose : comment rattraper le retard accumulé par l’Algérie, dans tous les domaines, du fait de la mauvaise utilisation des ressources générées durant les décennies écoulées. La conjoncture semble favorable et porteuse d’espoir. Il appartient aux universitaires et spécialistes d’y répondre…

Le premier pas dans cette direction est d’établir un bilan objectif et non complaisant des forces et des faiblesses du pays, loin de tout débat partisan, pour construire une véritable stratégie nationale de développement durable. Les bilans partisans sont et seront dressés à charge et à décharge. Ils auront leur utilité dans une catharsis sociale. Ils constituent des leurres et contribueront à détourner l’attention de l’essentiel, quand bien même ils peuvent receler des éléments d’une appréciation objective de la situation et des enjeux. Des programmes de sortie de crise aussi ont été envisagés et proposés aux débats. Ils émanent de personnalités reconnues ou de collectifs. Ils ont le mérite d’exister. Ils constituent une contribution importante aux débats.

Il est important que ce bilan soit établi sereinement et qu’il fasse ressortir les points d’ancrage d’une relance globale. Il est incontestable que, malgré les coûts exorbitants et prohibitifs des réalisations physiques de ces deux dernières décennies, des destructions de richesse qui les ont accompagnées, y compris humaine, le pays compte des compétences et a accumulé un savoir-faire qui ne demandent qu’à être valorisés. Mis à niveau, selon une démarche structurée et rationnelle, le capital humain, bien que de qualité inégale pourrait très rapidement permettre l’inscription du pays sur le sentier d’une croissance durable.

Mais, pour ce faire, il convient de partir d’un bilan qui ne soit ni à charge ni à décharge, un bilan qui s’éloigne des règlements de comptes et qui ne débouche pas sur les pratiques de balancier en matière de politiques économiques qui ont été si destructeurs depuis trente ans. Il faudra garder à l’esprit les effets délétères des orientations totalement opposées auxquelles a obéi la gestion économique du pays, allant du libéralisme et de la privatisation outrancière du début des années 2000 prônées par certains économistes appartenant au cercle du pouvoir au fameux 41-59% dans la promotion du partenariat public-privé en matière d’investissement ; les deux résultant d’un simplisme que n’oserait pas défendre un professeur d’économie sérieux devant ses étudiants, peut-être à l’exception des adeptes de Friedmann et du Consensus de Washington pourtant remis en cause, y compris au sein des institutions de Bretton Woods qui en ont été les fers de lance. Le résultat de ces errements est l’absence de visibilité pour tout investisseur sur le long terme, national ou étranger.

Trois questions pourraient être envisagées pour ce faire : i) Quelles sont les faiblesses et les leçons à tirer du mode de fonctionnement et de gestion du pays par le passé ? ii) Quel est le legs sur lequel l’Algérie pourrait s’appuyer pour rebondir et rejoindre le train des économies émergentes, pour occuper la place qui devrait être la sienne dans le groupe des leaders économiques du continent et de la région ? iii) Quels cadres de mobilisation sociale faudra-t-il penser et mettre en place pour porter ce mouvement ? L’expérience des autres pays, y compris dans ce qu’elle a de positif et de négatif, serait d’un grand secours, en particulier les pays d’Amérique latine et d’Europe du Sud, à commencer par la Grèce. De nombreuses études et analyses sérieuses montrent que la croissance durable ne peut être portée par les seules entreprises privées fussent-elles de grande taille, surtout lorsqu’elles se sont constituées et développées à l’ombre et au détriment du secteur public, comme c’est le cas en Algérie.

De plus, partout dans le monde, les privatisations ont montré leurs limites et les risques qu’elles font courir aux pays qui les ont adoptées, y compris des pays développés comme le Royaume-Uni et la Nouvelle-Zélande. Il est intéressant de noter le rôle des fonds souverains dans le développement de pays aussi divers que la Chine, l’Inde, la Norvège ou les EAU. La voie à explorer est celle d’un partenariat public-privé mutuellement bénéfique et se fondant sur les atouts de chacune des parties. Il gagnera à être construit sur la base d’une stratégie nationale de développement endossée par la société dans son ensemble et non juste par quelques technocrates, quelles que soient leurs compétences. L’Algérie a fait un grand pas en arrière en enterrant l’approche stratégique et la planification de son développement. Leur réhabilitation est indispensable pour éviter les erreurs passées et introduire le principe du rendre compte – «accountability».

En matière de cadre de mobilisation et de concertation sociale, l’expérience de notre voisin, la Tunisie, celle de la démocratie participative dans certains pays de l’Union européenne, d’inclusion sociale en Amérique latine et dans des pays du continent sont autant de pistes qu’il convient d’explorer pour préparer l’avenir.

Cet exercice gagnerait à être initié par les universitaires en y impliquant l’expertise nationale dormante, notamment celle que comptent les entreprises et les administrations. Pour ne pas demeurer technocratique et avoir une chance de succès, il devra s’appuyer sur le concours citoyen et permettre l’émergence d’un véritable consensus national. Il est indispensable si on veut faire face efficacement et au moindre coût à la grave crise dont on ne perçoit encore que les prémices et qui se traduira immanquablement par un processus d’ajustement structurel.

Il appartient aux universitaires de l’engager. Du fait de leur positionnement social, ils sont les mieux placés pour le conduire, avec le recul et dans la sérénité requise. Mais il ne pourra réussir qu’à la condition qu’il soit porté par les jeunes car le coût de l’inévitable ajustement structurel à venir sera lourd à porter et il conviendra d’en déterminer la clé de répartition en amont.

Cette réflexion s’inscrit en droite ligne de l’appel lancé par les universitaires pour accompagner le mouvement social. Il s’agit d’une contribution aux débats à venir que la communauté universitaire gagnerait à initier si elle veut effacer l’image erronée donnée d’elle depuis le recouvrement de l’indépendance et sortir de la marginalité et de la ghettoïsation dans laquelle on a tenté jusqu’ici de l’enfermer.

Au-delà des incertitudes qui entourent les jours et semaines à venir, il y a une certitude, un ajustement structurel est nécessaire. Il est inévitable. Il faudra s’y préparer pour le réussir au moindre coût social et humain. La révolution citoyenne qui est en marche ne peut réussir qu’à la condition d’être économiquement et socialement arrimée aux réalités locales, nationales et régionales et portées par tous ses enfants. Il est urgent d’en préparer les fondements par une analyse et une évaluation critique de la situation et des enjeux actuels, loin de toute lutte partisane. Il s’agit d’un exercice difficile, mais vital. 

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