Arezki IGHMAT

«Yetnahaw Ga3» ou bien «Yetnaha Système» ? : telle est la question

El Watan, le 20 novembre 2019

«The political system is broken, the economy is broken, and so is society. That’s why people are so depressed about the state of our economy» (David Cameron, ex-Premier ministre britannique).

Introduction

La description synthétique donnée ci-dessus de la Grande-Bretagne par l’ancien Premier ministre, David Cameron, selon laquelle «le système politique est brisé, l’économie est brisée, et la société est brisée. C’est pourquoi le peuple est si déprimé au sujet de notre économie», peut facilement s’appliquer à la situation de l’Algérie aujourd’hui. Et c’est pourquoi, depuis le 22 février dernier, le peuple est sorti et continue, à ce jour, de sortir, chaque mardi et vendredi, dans les rues de toutes les wilayas du pays, scandant des slogans multiples et variés qui sont chaque fois adaptés aux circonstances et aux événements de la semaine.

Cependant, il y a deux slogans qui sont repris toutes les semaines depuis maintenant près de neuf mois, et qui n’ont pas changé : «Yetnahaw Ga3» et «Yetnaha Système» (ou plus spécifiquement «Achaab yourid Isqat al Nidham»).

Si ces deux slogans semblent à première vue clairs dans leurs significations et leurs objectifs, ils soulèvent néanmoins des questions quand on essaie de saisir exactement ce que le hirak entend par l’un et l’autre. Pour beaucoup de gens, au sein du hirak et en dehors, ces deux slogans sont juste deux phrases qui veulent dire la même chose : le départ des gouvernants au pouvoir aujourd’hui, ce que résume l’autre slogan scandé en permanence : «Pouvoir dégage !» (ou «Bensallah dégage !», «Bedoui dégage !», etc.).

Cependant, quand on va au plus profond des choses, on se rend compte que ces deux slogans ont des significations différentes, même s’ils ont quelque chose en commun que les spécialistes des «révolutions de printemps» appellent le «dégagement». Le présent article a donc pour but d’analyser chacun de ces deux slogans et de montrer qu’ils ont chacun un sens propre.

Portée et limite du slogan «Yetnahaw Ga3»

Commençons par donner le sens littéral de ce slogan. «Yetnahaw Ga3», en arabe dialectal algérien, signifie : «Ils doivent tous être enlevés» (ou encore «Ils doivent tous partir»). Et par «Ils», le hirak veut dire : les gens au/du Pouvoir. Se pose alors immédiatement la question : qu’est-ce que le hirak entend par «Pouvoir» ? S’agit-il seulement de ceux qui sont au sommet de la pyramide administrative, ou est-ce que cela inclut aussi les niveaux intermédiaires et subalternes ? En d’autres termes, s’agit-il seulement des niveaux 1, 2 et 3 (Présidence, Premier ministère et ministres), ou inclut-on aussi les membres de l’Exécutif régional (walis, chefs de daïra, présidents d’APC), les chefs des partis politiques, les chefs des entreprises étatiques, les responsables des syndicats professionnels (UGTA, Confédérations patronales, etc.) ? En effet, chacun de ces niveaux est détenteur d’une certaine part et forme du Pouvoir.

Le «Pouvoir» inclut-il aussi les corps constitués non politiques tels que l’armée, la police, la Gendarmerie et les services d’Intelligence (ce qu’on appelle souvent le «Deep State») ? Le Pouvoir inclut-il aussi les assemblées élues telles que l’Assemblée nationale et la partie élue du Conseil de la nation, les Assemblées populaires de wilayas, les Assemblées populaires communales ? Le pouvoir comprend-il aussi les associations de la société civile qui, même quand elles ne sont pas cooptées par le pouvoir, représentent une certaine force de négociation ou de contestation ? Enfin, le pouvoir englobe-t-il aussi les institutions de contrôle telles que le Conseil constitutionnel et la Cour des comptes ?

La question donc est : le hirak veut-il le départ uniquement des trois premiers niveaux (constituant ce qu’on appelle généralement l’Exécutif) ou aussi celui des autres niveaux évoqués ci-dessus et qui constituent la pyramide du pouvoir ? Le hirak doit donc indiquer ce qu’il entend par «Yetnahaw Ga3 (tous)». En effet, s’il inclut uniquement les trois premiers niveaux de l’Exécutif, cela peut être du domaine du possible dans un laps de temps plus ou moins court. Si, par contre, par «Ga3», il entend tous ceux qui sont à tous les niveaux de la pyramide du pouvoir telle que définie ci-dessus, alors le challenge semble plus difficile à concrétiser, voire impossible dans le temps que le hirak semble se donner (quelques semaines, quelques mois).

En effet, le «dégagement» de toute la hiérarchie du Pouvoir aboutirait à une situation de chaos et poserait la question de comment et par qui remplacer tous ceux (peut-être des milliers, peut-être des millions) qui seront «dégagés». S’il veut que son mouvement soit réaliste, le hirak doit donc préciser là où commence le dégagement et là où il s’arrête. En effet, s’il a voulu que son mouvement soit et demeure «pacifique» d’un côté, jusqu’à ce que ses objectifs soient réalisés, il ne souhaite certainement pas que, après ce dégagement «général», le pays tombe dans une situation de chaos d’où il serait difficile de sortir.

Par conséquent, selon la portée et les limites qu’il assigne à ce dégagement, les effets sur le pays seront différents. S’il limite la portée du changement uniquement aux trois premiers niveaux de l’Exécutif (Président, Premier ministre et ministres), sans changer le reste de la pyramide du pouvoir, l’effet peut être que le reste de la pyramide conserve les mêmes tares que celles pour lesquelles il est accusé aujourd’hui. S’il veut un changement de toute la pyramide, alors cela pourrait se traduire par une situation de chaos dont il sera difficile, voire impossible, de trouver une issue de sortie. Certains pourraient arguer que la question de limitation de la portée du dégagement n’est pas urgente et essentielle dans l’étape actuelle du hirak. Au contraire, elle est vitale, car elle détermine la réussite ou l’échec du mouvement.

Portée et limites du slogan «Yetneha Système» (ou «Isqat al Nidham»)

Le second slogan majeur scandé depuis le 22 février dernier est «Yetneha Système» (ou plus précisément «Achaab yourid isqat al nidham». Ici, la question qui se pose est la suivante : «Qu’est-ce que le hirak entend par «système» ? Les définitions données par le dictionnaire sont nombreuses et variées. L’une d’entre elles est la suivante : «Un système est un groupe d’entités formant un tout unifié» (Merriam-Webster). Dans son sens plus spécifiquement politique – qui nous intéresse ici – un système pourrait être défini comme les mécanismes et les institutions qui contribuent au processus de prise des décisions au niveau de l’Etat à tous ses échelons tel que précisés précédemment.

Dans ce sens, qui est celui que lui donne le hirak, le système est défini par deux éléments interreliés : 1)- les institutions (ou structures) de l’Etat et 2)- la manière dont ces institutions fonctionnent, notamment pour la prise de décisions. Dans son slogan «Achaab yourid Isqat al Nidham» (Le peuple veut la chute du système), le hirak vise probablement le changement de ces deux éléments. S’agissant des institutions, le hirak considère que celles qui existent aujourd’hui en Algérie – et qui n’ont pas subi de changements importants depuis l’indépendance – sont caractérisées par la confusion de leurs rôles et de leurs objectifs.Si on prend par exemple les trois institutions principales de l’Etat – l’Exécutif, le Législatif et le Judiciaire) – elles sont caractérisées par la confusion dans leurs missions et par l’influence dominante qu’ont certaines d’entre elles sur les autres, en particulier l’influence de l’Exécutif sur le Législatif, mais aussi l’influence de l’Exécutif sur le Judiciaire. Par ailleurs, le hirak considère aussi que l’Exécutif à son tour est influencé par ce qu’on appelle souvent le «Deep State» (l’armée et les services d’intelligence). Pour résoudre ce conflit d’attributions et d’interventions entre ces trois institutions, le hirak demande une réforme totale des attributions de chacune d’elles afin qu’aucune ne puisse influencer l’autre à l’avenir.

Toujours concernant les institutions, le hirak pense aussi que les partis politiques actuels FLN, RND, partis islamistes, RCD, etc., ne jouent pas le rôle qui doit être le leur, c’est-à-dire d’évaluation et dans certains cas d’opposition à l’égard des actions du gouvernement. Il pense que ces partis sont plus ou moins infiltrés ou cooptés par le gouvernement et donc servent plus ce dernier que les intérêts de la population.

Le hirak demande donc que le rôle des partis politiques soit réformé de sorte qu’ils puissent, à l’avenir, jouer leur rôle naturel de contrôle de l’action du gouvernement et de centres de formation du militantisme politique. S’agissant des institutions régionales (APW) et locales (APC), le hirak considère qu’elles ne sont que le relais du gouvernement et une courroie de transmission à sens unique (top-down) et qu’elles ne reflètent aucunement les intérêts de la population ainsi que le voudrait l’épithète «populaire» qui leur est associé. Selon le hirak donc, ces institutions régionales et locales devraient être réformées afin de leur donner des attributions plus larges et de les rendre comptables devant le peuple qui les a élues. Le deuxième volet, qui constitue le système et que le hirak veut changer, est la manière dont la gouvernance est conduite à tous les niveaux de la hiérarchie du pouvoir décrits précédemment.

Il s’agit ici surtout de la manière dont les décisions sont prises par chacune des institutions du système et des relations qui doivent être tissées entre ces institutions afin d’accroître l’efficacité et l’efficience de ces décisions en vue, ultimement, d’améliorer le standard de vie de la population qui s’est énormément détérioré au cours des dernières décennies.

Pour ce faire, il faut changer le système de relations et de communications entre ces institutions et faire qu’il soit aussi du type «botom-up» (du bas vers le haut) et non seulement du type «top-down» (du haut vers le vas) comme cela est le cas aujourd’hui. En d’autres termes, le hirak demande le changement de l’ensemble du «Système» (avec un grand «S») – les institutions autant que la gouvernance – et non seulement une partie de ce Système.

Conclusion

En conclusion, on peut dire que le hirak ne veut pas se contenter uniquement du départ des gens qui sont au pouvoir – ce qu’il considère comme une condition nécessaire mais pas suffisante – mais plutôt un changement profond du système dans son ensemble tel que nous l’avons défini dans la deuxième partie de cet article, c’est-à-dire une réforme des institutions et des mécanismes de prise des décisions au niveau de l’Etat dans tous ses Etats. Un tel changement, comme on peut s’en douter, n’est pas facile et constituera un challenge pour l’équipe qui sera chargée de le mettre en œuvre dans la nouvelle République à établir.

En effet, si le remplacement des personnes au pouvoir peut se faire dans un délai plus ou moins court, la réforme du Système de gouvernance va prendre certainement des années. La raison en est que cette dernière exige le «dé-linkage» des réseaux de type claniste, clientéliste, tribaliste et familial qui s’étaient tissés entre le sommet de l’Etat et certaines classes intermédiaires, notamment certains partis politiques, certaines associations de la société civile, etc., depuis l’indépendance. Elle exige en même temps son remplacement par des mécanismes de prise de décisions et des relations basées sur la compétence, la transparence et la responsabilité des gouvernants devant le peuple.

Cela exige aussi la mise en place de conditions et de garanties devant éviter un retour à la situation actuelle caractérisée par la corruption, le régionalisme, le clanisme et les relations familiales. En effet, mettre de nouvelles personnes à la tête des institutions n’est pas une garantie en soi contre toutes ces tares du passé et du présent, car comme le disait Montesquieu : «Tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser.»

Il faudrait, parallèlement à ce remplacement des personnes, mettre en place un système de «checks and balances» (de contrôles et d’équilibres) à même de prévenir tout retour au statu quo actuel caractérisé par : des abus de pouvoir, une corruption qui a ses racines et ses prolongements dans une grande partie des institutions, et d’autres maladies encore. Par ailleurs, ce nouveau «Système» doit permettre de mettre en place des institutions et mécanismes de gouvernance qui travailleront non pas au service des gouvernants mais au service de la population toute entière.

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