Yacine TEGUIA.

Une bifurcation historique

paru dans el watan, le 22 mars 2019

Les événements qui se déroulent en Algérie prennent de court les observateurs et dévoilent peu à peu la formation d’une nouvelle trame politique. Le mouvement du peuple algérien se fait de plus en plus unanime et la tripartition partis nationalistes, islamistes et démocratiques, en œuvre depuis octobre 1988, est désormais caduque, la classe politique étant dans son ensemble renvoyée au système.

Deux nouveaux pôles émergent cependant. D’un côté, Bouteflika étant malade, Ouyahia est institué par la vox populi comme l’incarnation du pouvoir, celui qui visait à assurer la continuité, en se réfugiant derrière le 5e mandat, avant de démissionner et d’appeler à répondre en urgence aux demandes des manifestants, mais surtout prêt, depuis longtemps, à sacrifier le RND pour un destin national.

De l’autre côté, la répression particulière qu’a subi le MDS durant les années Bouteflika, incompréhensible, quand on estime son poids politique selon les critères de représentativité forgés par le pouvoir, est paradoxalement, elle aussi, un indicateur d’une recomposition qui laisse percer une nouvelle alternative de progrès. Fethi Ghares, son candidat à la présidentielle, engagé pour réhabiliter le combat politique, contribue à faire émerger un nouveau clivage droite/gauche.

Ces nouvelles polarités se cristallisent vendredi après vendredi et forgent la grille de lecture de la confrontation d’ensemble à laquelle les institutions et tous les groupes sociaux sont dorénavant soumis. Pendant longtemps, les élites au pouvoir et dans l’opposition se sont majoritairement refusées à reconnaître la tendance à une nouvelle polarisation comme si l’Algérie n’avait à faire qu’à des émeutes répétitives, mais sans lendemain, qui ne menaçaient pas le fonctionnement du système, dont les différentes représentations n’étaient pas affectées par ce large et profond mouvement qui agitait le corps social.

L’opposition n’a jamais porté les revendications populaires considérant souvent qu’elles constituaient une diversion par rapport aux enjeux du pouvoir. Les islamistes et démocrates estimaient fréquemment que les mouvements sociaux étaient alimentés par l’attitude du pouvoir qui cherchait à acheter la paix sociale, et refusaient de voir que le peuple demandait une autre répartition des richesses et donc, avec elle, une autre manière de les produire et un nouveau cadre démocratique.

Il a fallu la provocation du 5e mandat pour que le mouvement de contestation prenne des proportions inédites, plus ouvertement politiques, et qu’enfin les élites commencent à s’interroger sur la nature des transformations que connaît l’Algérie. La méfiance en direction de la société s’est alors développée suivant un nouvel axe, en cherchant quelle force pouvait instrumentaliser le mouvement actuel (islamiste, pouvoir, puissance étrangère…) au lieu de prendre la mesure de l’évolution de la conscience démocratique.

En annulant les élections et en retirant sa candidature, Bouteflika et avec lui le pouvoir semblent commencer à faire le constat de la dégradation de leur légitimité. Naturellement, eux aussi, se laissent abuser par leurs propres discours et voient, derrière la contestation de leur légitimité, la main de l’étranger, évoquent le risque syrien et envisagent, mais que dans un deuxième temps, des causes liées à la nature du système lui-même, au risque de provoquer des fissures en son sein, alors même qu’ils tentent d’enrayer un processus d’éclatement.

Pour fonder une nouvelle légitimité qui ne dépendrait plus de l’histoire ou de la réconciliation nationale, et en même temps contrarier toute possibilité de changement radical, le pouvoir essaie maintenant de faire adhérer l’opinion à l’idée d’une conférence nationale sous son égide, tout en se préparant à d’autres alternatives, y compris électorales, dans les délais qu’il aura choisis.  Ce qui inquiète les partis qui veulent absolument une transition et des réformes avant le moindre scrutin dans le cadre de l’application de l’article 102 de la Constitution.

A travers les lettres attribuées au président Bouteflika, le pouvoir voudrait paraître faire des ouvertures à la société et  rassurer ses propres troupes, mais il accélère objectivement la polarisation. D’un côté, le peuple refusant toutes les conditions qu’il semble encore vouloir imposer, de l’autre, la résistance des intérêts néolibéraux adossés à la rente et arc-boutés contre toute idée de changement traduisent un raidissement croissant.

Déchiffrer le moment actuel à partir de la seule polarisation reviendrait, néanmoins, à entériner une interprétation que ne récuse pas toujours le pouvoir. En fait, la polarisation n’est pas encore complète. La crise institutionnelle est une donnée qui n’est pas moins importante. Le spectacle des indus élus et de l’impuissance législative, la justice de nuit qui pousse magistrats et avocats à manifester, les scandales financiers qui frappent certaines personnalités sont autant de faits qui participent à délégitimer les institutions.

La volonté d’étouffer certaines voix fait elle aussi partie des stratégies qui les discréditent. L’embargo médiatique qui pèse sur le mouvement actuel ou certaines organisations provoquent le même effet comme en atteste la multiplication des mouvements de protestation des journalistes du secteur public. De même, la majorité du peuple ne semble pas prête à souscrire à l’alternative d’un durcissement autoritaire ou à un embrasement de type printemps arabe ou autre révolution orange.

Le ralliement de certains policiers au mouvement ainsi que leur joie à la fin des manifestations qui se déroulent sans heurt majeur constituent des marqueurs de cette tendance. On enregistre aucun appel à l’armée et on constate par ailleurs que la mobilisation est pacifique. D’une certaine manière, chacun des deux camps voudrait faire assumer l’intransigeance à l’autre partie.

Il reste que les manifestants et les personnalités du pouvoir, qui suggèrent au Président de partir, n’ont qu’une prise limitée sur les événements. Bouteflika ne reculera pas malgré son état de santé et seul son décès mettra fin à son mandat. Sa dernière lettre, à l’occasion de la célébration de la Fête de la Victoire, est une fin de non-recevoir qui aura des conséquences dans les rangs du pouvoir.

L’affaiblissement de l’alliance présidentielle est déjà bien réel, même s’il n’est pas seulement lié à l’état de santé de Bouteflika. Il est surtout le symptôme d’une crise institutionnelle majeure. Le FLN est en état de décomposition avancée, les luttes de clans paralysent tous les appareils du pouvoir, la réforme de l’administration a été réduite à sa numérisation, les dysfonctionnements et la peur de servir de fusible inhibent tous les niveaux de décision.

A travers la crise institutionnelle, c’est l’idée démocratique elle-même qui se trouve atteinte. L’isolement du pouvoir, avec ses corollaires, les tentatives de tractations discrètes menées par le trio Bedoui- Lamamra-Brahimi, qui se substituent aux débats publics et l’élargissement de facto de la sphère d’influence d’acteurs comme le noyau dur de l’État ou les forces de l’argent sale, illustrent le rétrécissement de l’arène politique ainsi que la menace pesant sur la République et la perspective démocratique. Les manifestants ont donc bien raison de scander l’Algérie est une République pas un Royaume.

 

Le resserrement du champ politique a sa contrepartie : le poids croissant des forces agissant en dehors des institutions. Nous y retrouvons les acteurs de l’informel. L’infiltration des forces de l’argent sale dans tous les secteurs est devenue une composante déterminante des transformations en cours en Algérie. Elle est en arrière-fond des soubresauts de la vie politique et judiciaire. Elle l’est aussi de la politique économique.

La dépense publique s’explique ainsi par la volonté de favoriser la prédation et accélérer une forme d’accumulation primitive du capital, suscitée par le risque que fait peser l’ouverture économique et exigeant du privé algérien de rapidement atteindre une taille critique qui lui permette de faire face à la compétition internationale.

Les forces parasitaires liées à la rente, de plus en plus inquiètes de la tournure des événements, exportent leurs  capitaux et préparent le chemin de l’exil pour leurs enfants. Et la bourgeoisie national-libérale, largement constituée des forces de l’argent sale qui ont su s’adapter aux nouvelles exigences, est en passe de se substituer aussi bien aux rentiers qu’aux tenants du néolibéralisme adossé à la rente qui refusent tout changement.

Longtemps, les milieux libéraux ne se sont guère préoccupés des scandales financiers qui ne devaient, selon eux, leur existence qu’à l’incapacité du système à absorber les investissements, sous-estimant le poids structurel pris par les forces de l’argent sale. Ils professaient alors l’idée qu’il fallait améliorer le climat des affaires pour tout régler.

Par ailleurs, au sein de la gauche, il semblait, au plan idéologique, plus aisé de dénoncer le national-libéralisme émergent que de critiquer le système rentier ou le néolibéralisme adossé à la rente, qui ne seraient que deux versions d’un seul et même épouvantail inventé par les libéraux, toutes tendances confondues, pour justifier leurs réformes. Du reste, le caractère despotique de alliance islamo-conservatrice était présenté comme une preuve supplémentaire de la turpitude du pouvoir. Et alors qu’il est désormais difficile d’ignorer que l’influence des forces de l’argent sale risque d’emporter ce qui subsiste comme espace démocratique et de mettre l’Algérie face à un coup d’État le 28 avril, c’est avec amertume que certaines forces de gauche envisagent un possible triomphe de la bourgeoisie national-libérale sur des forces aujourd’hui obsolètes.

Elles devraient pourtant combattre ces dernières avec plus de résolution dans le but d’améliorer les conditions générales de la lutte, au bénéfice des couches populaires et des travailleurs en particulier. Des accumulations deviennent possibles. Le courant national-libéral, même s’il en a la résolution, ne peut aisément venir à bout de groupes possédant maintenant des ramifications dans tous les secteurs de la société. Il a certes asséné quelques coups aux importateurs avec la mise en place de quotas, mais leur puissance ne peut-être ébranlée que par la mobilisation quasi unanime du peuple algérien.

Ce courant ne pourra pas échapper à l’exigence de faire jonction avec cette mobilisation, même s’il cherchera à en dévoyer le sens. Par ailleurs, alors que Bouteflika est gravement malade, les forces de l’argent sale doivent elles être considérées comme animées par une stratégie politique ? On peut plutôt penser qu’elles adoptent des tactiques variables et plutôt désordonnées, en fonction de leurs intérêts immédiats. C’est ce qui se confirme à travers les lettres contradictoires attribuées à Bouteflika. Mais ces tactiques ont de lourdes conséquences politiques.

Qu’elles minent la crédibilité des institutions ou conduisent à des compromis ou des affrontements leur impact est considérable et justifie l’ingérence étrangère. Leur rôle dans les émeutes de l’huile et du sucre, en 2010, au moment où éclatait le printemps arabe, poussant Ouyahia à une première démission, en est une illustration. Mais la tutelle qu’elles exercent à travers leur articulation avec les mobilisations sociales reculera avec la remise en cause d’un pouvoir illégitime et les corrections apportées à un modèle économique précaire et destructeur qui a souligné les carences de l’État.

Le mouvement citoyen de Kabylie, les syndicats autonomes, l’émeute généralisée, les grèves et autres manifestations étaient autant d’aspects de la vague intense de mobilisation qui connaît aujourd’hui son paroxysme. Ils manifestent une profonde révolte portée par des revendications diverses, contre l’incurie du pouvoir et de la classe politique et contre l’absence de réformes sociales et démocratiques.

Ils se sont parfois traduits par le soutien actif ou passif aux forces de l’argent sale, dans le débat sur le recours à la planche à billets ainsi qu’au nom de la défense des subventions ou d’autres mesures dont le caractère social masque parfois la nature des intérêts qui en profitent le plus largement. Ce comportement était alimenté par la crainte de voir le pouvoir d’achat reculer un peu plus. Cette longue séquence du bouteflikisme n’est pas séparable de la séquence précédente liée à la violence terroriste islamiste, ni de l’actuel développement de la délinquance, les baltaguias ayant servi le despotisme néolibéral durant quatre mandats.

Les stratégies des forces informelles dessinent ainsi les contours de trois problématiques. Celle d’un conflit ouvert auquel prennent part les forces de l’argent sale. Celle liée à une informalisation de la vie politique comparable à l’informalisation de la vie économique. Celle d’un processus de dislocation institutionnelle. La citoyenneté algérienne est ainsi une citoyenneté informelle. C’est ce qui est contesté aujourd’hui. Le peuple veut être institutionnalisé et reconnu comme souverain.

L’Algérie est à un croisement de l’histoire. La polarisation politique n’est pas consommée mais elle est cependant en progrès rapide. L’émergence du MDS et le raidissement du système en constituent un des versants. Les appels à une transition incarnée par des forces qui voudraient échapper à une sanction électorale et évoquent une situation révolutionnaire en forment le versant opposé. Des deux côtés il pourrait bien y avoir quelques illusions. La menace du chaos n’enraye plus la mobilisation du peuple algérien qui exige d’être à l’origine de tous les choix politiques. Le MDS peut ainsi consolider sa base dans différents milieux mais cela n’assure pas encore totalement la conquête du pouvoir.

L’impact des forces de l’argent sale vient encore troubler les perspectives. L’issue pourrait bien être une transition menée par des forces réformistes au sein de l’État, incarnées par le national-libéralisme. Le sentiment d’un vide de pouvoir, l’effritement de l’alliance présidentielle, le délabrement institutionnel lui laissent la voie libre. Le cadre démocratique qui va émerger dans ces conditions est condamné à coexister avec un système résiduel, comme le terrorisme résiduel a été une donnée durant la période précédente.

L’Algérie démocratique devra faire avec une désinstitutionnalisation de la politique et la recomposition du champ politique imposée par Bouteflika qui a très tôt exprimé sa préférence pour un système bipartisan. Les luttes de la société imposent cependant un nouveau fait démocratique même s’il faudra entériner une participation décisive du courant national-libéral. Que faire alors ? Se saisir de la nouvelle phase qui s’ouvre pour liquider les résidus de la période précédente et soutenir la recomposition de la classe politique la plus favorable aux forces de gauche.

© 2019, Prisma All Rights Reserved.

Print Friendly, PDF & Email