Transformer le soulèvement populaire en programme politique

La Cité, le 17 mars 2019

1- Bref arrière-plan historique

Depuis le début des années 2000, le régime – être tératologiquemarchait sur trois pieds : la répression, la corruption et l’impunité. Il fonctionnait avec une fausse identité, de fausses institutions (fausse constitution, faux parlement, fausse justice, faux gouvernement, faux système de santé, fausse université, faux syndicats, faux soutiens…), de fausses références, et avait surtout préconisé de fausses solutions à de vrais problèmes. Le mensonge éhonté lui servait d’intelligence politique et économique ; l’allégeance et la soumission totale sont ses marques de fabrique et l’esprit critique est son ennemi juré. Acculé, il fait dans la procrastination : demain, je ferai mieux ! Et à la peur : attention les années de sang, que l’actuel dirigeant doté d’une intelligence rare, a résolues, risquent de revenir !

2- Révolution, sens (=signification et direction) et venue à l’être du peuple

Pendant qu’il avisait qu’il était en train de construire une démocratie, le régime érigeait une citadelle dictatoriale en fermant le champ associatif et politique. Les maires n’avaient plus aucune autorité, et la loi sur les associations a fermé les derniers espaces d’organisation citoyens. Pendant qu’il fermait à double tour les libertés, il lâchait la bride au discours salafiste qui travaillait la société au corps. La terreur avait été répandue de manière cellulaire et le seul langage accepté était celui de la sacralisation, comble de l’archaïsme et de l’insulte à la constitution, du totem érigé en symbole et en père de la nation !

L’accumulation de ces pratiques systématiques devait nécessairement aboutir à un soulèvement populaire majestueux.

· Le peuple algérien qui semblait sidéré par le degré de dérive de ses gouvernants et de ses figures médiatiques, jusqu’à la pétrification, s’est réveillé de sa léthargie et a agi collectivement en jetant tout son poids d’Est en Ouest et du Sud au Nord dans un mouvement vital historique d’affirmation de soi, en tant que peuple et nation face à ses gouvernants corrompus, arrogants et méprisants. Par ce geste, il advient à l’être comme sujet collectif de sa propre destinée défiant les forces d’oppression et de dépossession ayant accaparé l’Etat et cela en comptant sur ses propres forces réunis nationalement et se libérant relativement du même coup des forces surnaturelles imposées à leur esprit par les forces régressives du salafisme.

· Le peuple algérien est passé par quatre épreuves déterminantes qui lui ont conféré sa qualité et son identité de peuple :

(1) La guerre de libération nationale contre le colonialisme, et le référendum d’autodétermination ;

(2) la lutte pour la démocratie contre le régime autocratique du FLN ayant abouti à la constitution démocratique de 1989 ;

(3) la lutte contre la volonté du régime FLN de se restaurer en s’appuyant sur le cheval de Troie de l’idéologie et du terrorisme islamistes qui préconisait une régression encore plus accentuée ; et

(4) enfin le soulèvement de février 2019 qui a signifié la fin du régime et du système prédateur et dictatorial du FLN. · Après le 22 et le 24 Février, consolidés par Mars 2019…, le peuple algérien peut désormais se féliciter de son passage à l’âge adulte et sa consolidation en tant que peuple acteur sujet de sa destinée constituant d’une société prométhéenne. L’algérianité est donc là aussi envers et contre tous ses détracteurs transcendant les idées frelatées du FLN du saucissonnage identitaire en trois strates.

3- La demande de la contestation populaire : principe de précaution

La révolution en marche ne doit cependant pas oublier qu’il faut absolument se doter d’un principe de précaution cardinal : éviter le passage par un vide institutionnel. Le peuple détenteur de la souveraineté et de la légitimité (la constitution) a énoncé son unité et sa volonté politique de changement en demandant :

(1) La révocation du système politique qui a ruiné le pays, paupérisé et soumis le peuple ;

(2) Le retrait du 5ème mandat non constitutionnel d’un président inapte portant atteinte à la dignité du peuple ; l’ordre des avocats (en droit) et l’ordre des médecins (en matière de santé physique et mentale) algériens l’ont définitivement disqualifié

(3) Le report des élections présidentielles jusqu’à ce que les conditions légales de transparence et de justice soit mises en place ;

(4) La révocation du gouvernement actuel et la mise en place d’un gouvernement de transition d’unité nationale ;

(5) La dissolution de toutes les fausses institutions (APN, Sénat…) ;

(6) Le changement constitutionnel profond dans le sens de plus de démocratie et de libertés individuelles et collectives… Il s’agit en fin de compte d’une véritable révolution démocratique et citoyenne. C’est l’entrée de plain-pied dans la modernité et l’Etat de citoyenneté !

4- La transformation de cette volonté en programme politique pragmatique

Afin de garantir les meilleures conditions de réussite et de sécurité le chronogramme politique devra se dérouler dans le temps en touchant prioritairement la demande populaire :

a) Retrait de la candidature du régime à sa propre succession

b) Dissolution des institutions illégitimes (APN, Sénat)

c) Renvoi du gouvernement actuel illégitime

d) Mise en place d’un gouvernement d’union nationale et de transition, en accord avec l’opposition et les représentants de la contestation, chargé de la gestion des affaires courantes (tenant compte des échéances nationales comme les examens), d’assurer la continuité de l’Etat et de l’administration et de préparer les conditions favorables à l’organisation d’élections à même de conférer réellement la légitimité démocratique

e) Revoir les lois électorales, immédiatement après l’installation du gouvernement de transition, et la mise en place d’une instance indépendante d’organisation, de surveillance et de proclamation des résultats en concertation avec l’opposition représentative et les forces issues de la contestation populaire

f) Reporter les élections présidentielles à un délai maximum de six mois g) Election d’une autorité légitime initiale (président) sur un mandat de transition avec programme obligatoire portant sur un minimum : imposer aux candidats à cette élection un seuil programmatique républicain, démocratique, et citoyen, d’un côté, et l’idée d’un mandat de transition dans lequel il s’agira de revoir la constitution profondément (constituante y compris) dans un délai maximum de trois ans en vue d’une re-légitimation démocratique progressive du parlement et de la séparation réelle des pouvoirs. Le processus ainsi séquentialisé devra s’ébranler rapidement afin d’éviter le pourrissement de la situation, la complication de la vie des citoyens ou la dérive de l’Etat. Le Mouvement citoyen Algérien doit absolument en tenir compte.

Perspectives

Nous ne pouvons pas prédire l’évolution de ce mouvement étudiant qui continue à mobiliser et à lutter pour faire aboutir les revendications légitimes du mouvement populaire.

Toutefois, il faut remarquer que les répliques de cet extraordinaire mouvement étudiant ont déjà remis à jour la question de la démocratisation de la gestion de l’université algérienne. En effet, la gestion autoritaire et opaque de l’université mise en place par le pouvoir depuis 1979 a atteint ses limites historiques. L’élection des recteurs et des doyens et la limitation des mandats électifs comme le recommandent l’Unesco, sont devenues une urgence politique et sociale pour sauver l’université algérienne et la mettre au service du bien-être de la société et du développement scientifique et culturel de notre pays.

Il faut espérer aussi que le mouvement du 26 février 2019 pourra jeter, dans un futur proche, les bases pérennes pour la construction d’un syndicat national autonome et démocratique des étudiants. Un syndicat moderne, qui articulera l’universel et le métier d’étudiant, le local et le mondial, les revendications corporatistes, sociétales et politiques, l’image sociale et le métier.

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