Hartmut Elsenhans , Politologue, professeur de relations internationales à l’université de Leipzig

et Rachid Ouaïssa , Professeur à l’université de Marbourg

Sauvegarder la transition politique par une transition économique efficace

El Watan, le 05 mai 2019

Au moment où la discussion est enclenchée sur les étapes à suivre pour une transition démocratique (un gouvernement de transition, une élection présidentielle et une Constituante), et sans vouloir brûler les étapes, les questions de consolidation et de la garantie durable de la démocratie restent posées. Regardant l’histoire récente de l’Algérie, avec une Constitution qui ne peut être décrite de dictatoriale, avec un Parlement élu et l’existence de partis d’opposition, les Algériens n’ont pas eu tout de même droit à un Etat démocratique. Pour assurer une démocratie durable, il faut instaurer des mécanismes pour la création de contre-pouvoirs structurels.

C’est-à-dire donner à la population et au simple citoyen les moyens et les instruments de contrôler le pouvoir. Pour ceci, les bonnes lois et les normes ne suffisent pas comme garantie. En Algérie, un refondement radical de l’économie est ultime. Les Etats rentiers se caractérisent par une forte dépendance des rentes externes produites par quelques ressources économiques et non par la production (travail), l’investissement (intérêt) ou la gestion du risque (profit).

Ce n’est qu’en changeant le système économique qu’un nouveau contrat social, faisant de l’Algérien un citoyen et pas un client, est possible. Ceci revient à abolir le système politique et économique rentier dans toutes ses versions dont le bouteflikisme n’est que l’une de ses expressions les plus archaïques.

Il suffit de prendre en considération la composition sociologique de ce mouvement populaire pour comprendre qu’il s’agit d’une alliance entre les classes moyennes bloquées dans leurs extensions et les classes démunies et marginalisées. La mouvance revendique la fin de l’utilisation politique des rentes dans l’intérêt des puissants et des corrompus et exige l’instauration d’une justice sociale et d’une croissance économique pour les besoins des masses.

L’Algérie est une économie rentière déformée par des décennies de faux développement qui a été déclenché par l’appropriation de la rente par les pouvoirs corrompus. Il faut instaurer un contre-pouvoir économique en créant un marché de travail où chacun puisse produire un surplus, qui lui confère la possibilité de négocier ses conditions de travail. Il faut faire du travail une force de négociation. Cela dépend de deux facteurs : la productivité et les prix sur le marché.

1- Pour les prix du marché, une économie fortement ouverte vers l’étranger et qui veut continuer de l’être est problématique en Algérie à cause de sa richesse en rente pétrolière. L’exportation en dollar pousse le taux de change vers le haut et rend les importations tellement bon marché que le marché intérieur algérien est de plus en plus occupé par des fournisseurs étrangers.

2- Ceci mène à une chute de productivité, car l’importation de pratiquement tous les biens de consommation, payés par la devise de la rente, a mené au découragement de l’investissement industriel algérien et finalement à la désindustrialisation de l’Algérie.

Il faut alors une période de transition économique durant laquelle l’industrie algérienne peut être relancée et protégée vis-à-vis de l’extérieur. Ceux qui veulent la réussite de la révolution algérienne doivent donc penser aux conditions particulières d’une période de transition dans laquelle l’Algérie bénéficierait plus rapidement de ses capacités latentes découragées jusqu’à maintenant par la rente et le taux de change élevé qui en résultait.

Trois aspects sont à prendre en considération :

1- Comment rendre les Algériens capables d’exercer leur droit à la vie économique quotidienne par une productivité suffisante pour leur garantir l’emploi dans des conditions de prix relatifs qui prévalent ?
2- Comment transformer les structures de l’appareil productif afin qu’il puisse s’orienter aux attentes populaires et bénéficier d’un accroissement de la demande à partir des ménages pauvres ?
3. Comment utiliser la rente pétrolière pour permettre le passage d’une structure d’économie déformée avec productivité faible dans les possibles filières de croissance à une économie dynamique qui se diversifie avec un marché intérieur de masse

Rendre les Algériens capables d’imposer leur voix dans la vie quotidienne de leur économie
La révolution algérienne est confrontée avec un appareil productif rongé d’influences népotistes et claniques et à une administration sans aucune vision économique, ainsi les choix et les projets sont faits sur des bases politiques et pas économiques.
L’Algérie n’est pas un pays à bas coût de production, car le prix international de sa main- d’œuvre est cher à cause du taux de change que reflète le revenu rentier important que l’Algérie tire de ses exportations d’hydrocarbures.

La seule possibilité de parer cette distorsion de main-d’œuvre, internationalement chère malgré des salaires réels bas, consiste à ajuster le taux de change du dinar algérien non pas aux équilibres de la balance des paiements, mais à l’équilibre de la balance commerciale hors hydrocarbures. Il faut que l’Algérie reconquiert son marché intérieur de produits industriels courants afin de lancer l’apprentissage technologique et diversifier les exportations à partir des filières entraînées par la croissance à travers la demande intérieure.

Puisque le pouvoir algérien a déjà pratiqué la subvention de certains biens de consommation de masse, notamment dans le secteur alimentaire, la dévaluation de la monnaie algérienne n’entraînera pas une diminution du pouvoir d’achat de larges couches populaires. La dévaluation va freiner la contrebande des produits industriels modernes introduits en Algérie et mettre fin à la culture des licences d’importation et les enrichissement illicites, même si la dévaluation peut s’accompagner par l’abolition des droits de douane.

Vu les anormalités de l’économie algérienne, on ne peut pas partir de l’idée que l’appareil productif réagira instantanément à l’effet de dévaluation. L’incitation à la diversification de l’économie algérienne serait cependant contrariée si l’on procédait à la subvention de certaines de ces importations qui vont devenir inévitablement plus chères. Les prix supérieurs des produits importés encourageraient les entrepreneurs algériens à produire parce que leurs produits vont être en mesure de concurrencer les produits importés.

Les effets négatifs sur le pouvoir d’achat, notamment des classes moyennes algériennes, doivent être pris en charge par des distributions temporaires de subventions non pas aux organismes de commercialisation mais directement aux ménages. Sur le plan politique, la solution la plus acceptable serait une distribution de parts identiques à la rente pétrolière par les administrations à base des cartes d’identité.

Ceci permettrait de résoudre aussi un problème épineux dans la stratégie de dévaluation : il est peu probable que la production agricole, malgré ses rendements faibles en Algérie par rapport à d’autres pays du sud de la Méditerranée, réagirait rapidement à la hausse des prix intérieurs algériens. On peut ou bien éviter l’inflation en maintenant les subventions ou accepter la hausse des prix en la compensant par la distribution égalitaire de subventions directes aux ménages.

On obtient par un dosage intelligent de mesures proposées une baisse des coûts internationaux de travail algérien avec une baisse des coûts de production dans plusieurs filières pour laquelle il y a une demande algérienne de sorte à lancer la reconquête du marché intérieur en produits industriels, tout en maintenant le pouvoir d’achat des masses populaires, notamment aussi en rendant plus égalitaires la distribution de la participation à la rente pétrolière.

Evidemment, il ne s’agit ici que de mesures de transition en attendant la réindustrialisation de l’Algérie et la hausse de la productivité dans l’industrie algérienne par la compétition et l’augmentation de la production.

Un régime de promotion de l’investissement

Un large segment de la classe moyenne algérienne est un segment trabendiste et marchand, mais il est fort probable que beaucoup de ces marchands opteront pour l’investissement dès que leur coût de revient leur permet d’écouler leur production sur le marché algérien.

On peut penser que parmi les larges classes moyennes, il y a différents profils de comportements, dont certains sont caractérisés par la tentative désespérée de maintenir l’accès à des privilèges et à des rentes.

Mais ces classes moyennes ont démontré au cours de l’histoire de l’Algérie un esprit d’innovation et d’initiative même dans la recherche de rentes qui permet de supposer que le blocage d’accès aux rentes à la suite de la dévaluation, incitera une bonne partie parmi ces classes moyennes à bénéficier de nouvelles possibilités de gagner de l’argent en produisant d’abord pour la demande intérieure. Il en découlera un entraînement dans la recherche de la productivité un esprit d’indépendance à la suite de la rentabilité reconquise et donc d’indépendance économique d’une reproduction sans faveurs de l’Etat qui, sur le plan politique, fera contrepoids contre les tendances rentières. Ainsi, produire sera plus rentable que marchander.

Ce qui mettra non seulement la machine de l’innovation sur les rails, mais mettra aussi fin à l’utilisation des rentes à des fins politiques. Une telle orientation peut être renforcée par des programmes de promotion de l’investissement en limitant le rôle autoritaire de l’administration dans les choix économiques. Des spécialisations régionales des branches de production sont aussi envisageables.
Une telle stratégie peut être renforcée par des investissements sélectionnés. Ceci pourrait permettre de donner un avantage supplémentaire à une industrie des biens d’équipement simple à naître dans le pays.

Les entrepreneurs locaux seraient prêts à payer un prix supérieur car ces biens d’équipement localement produits s’amortiraient plus rapidement. Une telle ouverture présenterait l’avantage d’augmenter les effets multiplicateurs des investissements dans cette industrialisation à lancer à partir de la dévaluation.

Des dégrèvements fiscaux sous forme d’amortissements accélérés pour l’investissement constitueraient une prime d’équipement pour les entrepreneurs performants qui font des profits (taxables) à base d’investissements efficaces.

Par la combinaison de la dévaluation et de la distribution de la rente comme subvention du pouvoir d’achat des ménages, on obtiendrait une baisse des coûts salariaux des entreprises en monnaie internationale et le maintien du pouvoir d’achat de ces ménages par rapport à la période antérieure. On éviterait une détérioration de la situation de la masse des ménages et on obtiendrait en même temps des incitations à la création d’emplois et la substitution des importations de première nécessité du côté des coûts. Il est fort probable que le segment trabendiste serait le seul véritablement menacé dans sa situation acquise.

Quelques remarques à des critiques possibles

La stratégie proposée ici pour la transition se heurtera à l’idée que la monnaie forte constitue un indicateur d’économie forte. L’expérience de tous les pays de l’Est asiatique a bien montré que c’est une erreur machiste. La capacité de dévaluer à base de la production interne d’un surplus a été un moteur d’accélération de la croissance pour tous les pays de l’Est asiatique et continue de l’être pour toutes les économies de deuxième génération qui s’y engagent.

L’Algérie ne perd pas de devises par la dévaluation parce que 97% de ses exportations sont facturés en dollars. Ce sont ces dollars qui déterminent le montant des importations, totalement indépendamment du taux de change du dinar algérien et donc de la valeur du travail algérien payé en dinar algérien.

Il ne s’agit pas d’abandonner le revenu que l’Algérie reçoit de la rente, mais du choix entre un blocage auto-entretenu des propres forces productives par un taux de change trop élevé et le lancement de ces mêmes forces productives dans un processus de production et de formation à base d’emploi productif de la force de travail algérienne.

Evidemment, la hausse de la productivité et la diversification de l’industrie algérienne permettront aussi d’accéder ultérieurement à l’exportation de produits manufacturés, source importante de gains de productivité par la spécialisation. Pour ceci, un marché maghrébin et africain sont à conquérir.

La maturité de la révolution algérienne se manifestera aussi dans la réception d’une telle stratégie. Le Venezuela actuel démontre que la distribution de la rente sans effet sur le coût international du travail local ne peut que conduire à une impasse. L’Uruguay ancien en avait déjà apporté la preuve. Il n’est pas suffisant de distribuer équitablement la rente extérieure si cela ne lance pas la production intérieure.

Les pouvoirs dans les pays rentiers, donc aussi en Algérie, distribuent la rente pour se légitimer et pas pour créer une économie forte. La raison en est que l’égalitarisme dans la distribution de la rente peut aider le lancement de l’industrialisation locale. Cette industrialisation est menacée par la hausse internationale des coûts locaux des facteurs de production, cela étant appelé la maladie néerlandaise. L’intelligence dans la gestion de la rente consiste à éviter cette hausse des coûts internationaux de la production locale tout en utilisant la rente pour la création de demande interne sur laquelle sera basée une industrialisation.

Les petites et moyennes entreprises, qui participent dans cette stratégie, feront des profits à partir des demandes pour la production locale, ce qu’ils interpréteront comme des profits, mais ce qui est alimenté par la demande monétaire créée par la distribution directe de la rente au ménage. L’accès à ces éléments de rente pour les petites et moyennes entreprises passe par leur augmentation de la production, donc par la croissance que l’on souhaite. La stratégie proposée est donc une utilisation efficace et intelligente de la rente pour la transformer en investissement.

© 2019, Prisma All Rights Reserved.

Print Friendly, PDF & Email