Hartmut Elsenhans , Politologue, professeur de relations internationales à l’université de Leipzig

et Rachid Ouaïssa , Professeur à l’université de Marbourg

Sauvegarder la transition politique par une transition économique efficace - Suite

El Watan, le 24 juillet 2019

Suite à notre publication dans El Watan du 5 mai 2019, Ahcène Amarouche discute notre proposition, sur l’économie de transition, dans sa contribution du 26 mai 2016 dans TSA avec sympathie, mais il insiste sur l’importance d’obstacles que nous n’avons pas traités avec précision dans notre contribution.

Pour M. Amarouche, la société algérienne est non seulement gangrenée par la corruption au sommet, mais même ses classes moyennes sont atteintes par le «vice rentier» traduit par la débrouillardise quotidienne et de la recherche du gain facile qui touche aussi de larges segments des classes populaires.

Ainsi, il sera alors difficile de rediriger les forces de travail disponibles algériennes vers le travail honnête. Tant qu’il aura encore accès à l’utilisation de la rente pour la consommation, même en compétition avec des incitations sérieuses, les encouragements vers le travail productif seront limités.

Ceci irait avec le refus des classes moyennes, actuellement porteuses du mouvement de contestation, dont on n’est pas si sûr d’accepter l’austérité, y compris le sacrifice nécessaire, dans le sens du modèle que nous proposons.

Les deux critiques ne touchent pas l’essentiel de la stratégie que nous proposons. Elles concernent les possibilités de sa réalisation, tant que l’Algérie dispose encore de la rente et peut se permettre d’en financer des importations pour le maintien de la consommation non justifiée de ces classes moyennes et des consommations indispensables de la grande masse de ses populations défavorisées.

En fin de compte, il s’agit d’une discussion sur les modalités et les rigueurs applicables pour une telle stratégie sans nier son caractère incontournable. Nous admettons que les considérations politiques sont importantes pour rendre une telle stratégie possible avec les échelonnements inévitables dans le temps. Cependant, nous pensons qu’il faut éviter de rendre ces obstacles plus grands qu’ils ne le sont.

Ahcène Amarouche émet des doutes à l’égard des possibilités politiques pour imposer de tels efforts à ces deux catégories sociales, ainsi que des doutes à l’égard d’augmenter rapidement la contribution productive des masses algériennes vu leur formation professionnelle et de leurs valeurs socioculturelles.

Les deux réserves sont emboîtées dans deux arguments :

1)- La critique du caractère corrompu du régime précédent sert à dégager des possibilités de sources de financement d’une remise en marche d’une Algérie industrielle par l’investissement.

2)- La critique du manque de discipline du travail et des déficiences de formation sert à baisser les espoirs de pouvoir surmonter les contradictions indéniables d’une remise au travail des Algériens après tant d’années de gâterie rentière.

Nous ne nions pas que de tels problèmes puissent exister, même si personne ne peut évaluer pour le moment leur impact sur un processus de restructuration de l’économie algérienne. C’est pour cela que nous envisageons explicitement l’utilisation temporaire de la rente pétrolière pour des importations nécessaires à la transition.

Vu le danger permanent que les riches soient capables de faire dérailler un tel programme et en mettant des mécanismes consacrant des parties importantes de la rente à leur propre consommation, un pouvoir politique fort qui représenterait les masses populaires paraît être la seule garantie.

Certes, en ce moment, un tel régime démocratique légitime n’est pas en vue. Nous pensons que cela est dû aussi au manque des porte-parole du mouvement de masse d’aborder le problème de la transition économique. Ainsi, rares sont les prises de parole publique abordant les défis mais aussi les visions économiques de l’Algérie de demain.

D’ailleurs, les arrestations massives d’anciens responsables politiques prouvent l’urgence d’un débat national sur l’économie. Mais le pouvoir réel est encore réticent vu qu’il ne sait pas quel sera le modèle économique proposé par le «hirak».

Certes, le gel des biens des membres de l’ancien régime, surtout à l’étranger, est une urgence. A cet effet, certaines actions de juristes algériens de la diaspora montrent déjà leurs fruits. Mais espérer de pouvoir régler le problème de disponibilité des fonds pour la transition et la restructuration économique provenant de la redistribution des rentes illicitement appropriées par le régime ancien et les biens volés est une illusion.

Ainsi, Ahcène Amarouche risque de tomber dans le piège et faire le jeu de ceux qui croient pouvoir conduire le mouvement à des changements de façade tout en maintenant, comme dans tant de révolutions, tout en gardant l’essentiel de l’économie politique du régime ancien.

En ce qui concerne la réponse des masses algériennes à une période d’austérité au moins en ce qui concerne les produits importés de deuxième ou troisième nécessité, on ne dispose pas de base empirique solide. Mais on peut supposer que les réponses dépendront des attentes et des espoirs des masses algériennes.

La grande majorité des Algériens ne paraît pas jouir de niveaux de vie plus élevés que la simple subsistance. Mais la dépendance alimentaire de l’Algérie (selon Badrani et Bouzid, la part des importations dans la composition de la ration est passée en un demi-siècle de 36% à 68%) ainsi que la part des consommations alimentaires dans les budgets des ménages à revenu faible (selon l’enquête de l’ONS, 42% des dépenses des ménages algériens sont consacrées aux besoins alimentaires, chez les couches les plus faibles elle atteint 53,7% des dépenses), le maintien des subventions aux produits alimentaires paraît être un élément explicatif de la cherté des coûts de la vie.

Les autres éléments des dépenses sont les textiles, le logement, les équipements standards ménagers, et ensuite des dépenses diverses comme l’éducation, le transport, etc. Il est difficile d’assumer qu’ici il y aura des contraintes technologiques à une expansion de la production locale. Il sera certes nécessaire de payer dans les branches concernées des salaires acceptables, mais la disparition du clientélisme et népotisme avec les possibilités du gain facile y contribuera.

Ce sont cependant les attentes et les espoirs qui comptent. Les intellectuels algériens se sont longtemps adonnés à un mélange entre marxisme orthodoxe sclérosé et néolibéralisme plus ou moins avoué et ont donc considéré l’augmentation de la production comme le résultat de l’augmentation des «facteurs de production», finalement de l’accumulation de capital et à partir de la rente de l’amélioration des qualifications ouvrières dans un système formel d’éducation, certes sans grande efficacité. Ils ont rarement compris le secret de la réussite des pays de l’Asie de l’Est.

Un mécanisme de mobilisation du travail ne se fera cependant pas sans des augmentations des revenus de masse à travers la demande et la spécialisation des formations professionnelles sur les demandes du marché de travail.

Et les travailleurs émigrés algériens démontrent qu’il n’y a pas de facteurs socioculturels qui font obstacle. Donc, une explication culturelle du travail n’amène pas loin et elle est due souvent à un complexe d’infériorité que le pouvoir lui-même a implanté dans les têtes des Algériens, leur faisant croire qu’ils sont paresseux.

Selon nous, cet anticapitalisme des élites algériennes de gauche avec leur manque de confiance dans le caractère malléable de «l’économie de marché» paraissent contribuer à bloquer le large débat sur les nécessités économiques de la transition. Il faut admettre le dynamisme social des mouvements sociaux pour pouvoir les exploiter dans le but de la réussite de la transformation.

A la différence des mouvements connus en 2011 en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, le «hirak» algérien est porteur d’un projet de société qu’il faut traduire en des programmes politiques et économiques. De tels débats publics et dans la presse nationales y contribueront.

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