Révolution du sourire ou quelle perspective pour le hirak ?

Liberté, le 17 décembre 2019

L’État, privatisé, malmené jusqu’à la caricature, n’est plus en mesure de mener la nation vers son destin historique et doit être impérativement refondé. Les mécanismes qui reproduisent au quotidien les réflexes et procédures, écrites ou non, de sa médiocrité et de son inefficience doivent être déconstruits, repensés et mis à niveau. On aurait pu se suffire d’une réflexion à partir de certaines théories ou d’écrits de Gramsci sur la “révolution passive (pacifique)”, “le passage de la guerre de mouvement à la guerre de position et inversement”… s’il n’y avait la globalisation et cette quatrième révolution technologique qui chamboulent jusqu’aux paradigmes à partir desquels nous construisons notre grille de lecture des faits et des processus. 

Ce ne sont pas simplement des gadgets technologiques qui se stratifient et envahissent notre vie, mais c’est tout notre mode de vie, notre perception des distances et des espaces, nos rapports aux autres peuples et notre conception de la modernité qui sont en révolution. Nous considérons, ici, cette révolution technologique et scientifique comme un accélérateur exceptionnel du mouvement de l’histoire et de l’unification de l’humanité et donc de l’émancipation des peuples. 

Plus que la radio, la télévision et le téléphone fixe avec ses tarifs excessifs, les technologies et l’internet d’aujourd’hui ont considérablement réduit l’isolement des peuples et des individus et augmenté la proximité et même la solidarité à l’échelle de la planète. Cette 4e révolution technologique, de par son caractère transversal et mondial, imprime sa marque sur toutes les révolutions sociales locales actuelles et à venir. La question de la Révolution semble donc se poser à la fois dans l’évidence, mais en même temps dans une complexité sans cesse croissante. 

L’évidence relève déjà du sens commun accessible à quiconque prend le soin d’observer le fil des actualités, et Dieu sait combien il devient impossible d’y échapper vu la puissance, aujourd’hui, des médias traditionnels et nouveaux (web, réseaux sociaux…), quant à la complexité à décortiquer, à déchiffrer, à en tirer des lois (théorèmes). Un rôle qui est du ressort des intellectuels. C’est cette nouvelle situation faite de transversalité qui fait la complexité du travail théorique et d’abstraction.

Cela explique de fait, en partie, la difficulté à voir émerger une nouvelle intelligentsia et la décadence pathétique qui caractérise celle liée aux groupes obsolètes détenteurs des pouvoirs d’un autre temps. C’est aussi la convergence tendancielle des sciences et leur imbrication les unes dans les autres et l’interdisciplinarité qui exigent de l’intellectuel d’aujourd’hui, et encore plus de celui de demain, plus de compétence, d’intelligence et de savoir. Le Big Data et l’intelligence artificielle sont des outils déjà familiers pour certains.

Entendons-nous, il ne s’agit pas de remplissage éphémère de mémoires et de cerveaux, mais de l’aptitude (méthodologie et agilité du cerveau) à savoir rapidement trouver, synthétiser et traiter le plus opportunément possible les informations et connaissances dont on a besoin à un moment donné ; c’est ce qui disqualifie notre école et notre université.

Les réseaux sociaux, quoi qu’on en dise et malgré les revers des fake-news, sont un creuset pour la synergie des intelligences et de la créativité qui dominent et chamboulent l’espace sociétal et… politique. Les jeunes qui, depuis toujours, assimilent plus intuitivement les nouvelles technologies et les codes des nouvelles situations sont naturellement les plus engagés et les plus combatifs lors des mouvements de révolte, de contestation ou de situation révolutionnaire, du moins dans les pays à forte densité juvénile.

Le monde change, l’Algérie aussi !

Dans le cas de l’Algérie, en ce premier quart du premier siècle du troisième millénaire, les jeunes font preuve d’un civisme exceptionnel, d’une créativité admirable et prouvent leur appartenance aux valeurs universelles, notamment en matière de liberté, de culture et de développement durable.C’est le besoin de se réaliser dans ces valeurs qui explique l’ampleur de la “harga”, c’est ce même besoin et la profondeur du patriotisme algérien qu’illustre le formidable et l’infatigable mouvement populaire et révolutionnaire qu’est le hirak.

La même trame supporte les deux phénomènes, dont le deuxième étant l’alternative au premier pour longtemps et, espérons-le, pour toujours. C’est aussi l’impossibilité d’être de son temps, de s’épanouir dans sa contemporanéité et de pouvoir donner la plénitude de ses talents et d’en vivre, dans le cadre de ce système politique et avec cette gouvernance calamiteuse de l’État algérien depuis quatre décennies, qui cimente la volonté de changement radical et l’endurance qui caractérisent le hirak.  

Malgré les retards inadmissibles et voulus dans le développement de l’internet en Algérie, ces jeunes ont appris à domestiquer l’internet, les réseaux sociaux et à acquérir de nouveaux métiers par le biais de tutoriels des réseaux sociaux au moment où les centres de formation sous tutelle du gouvernement enseignaient, et enseignent toujours, l’informatique de papy. Un nombre considérable de femmes ont cassé la coquille traditionnelle dans laquelle elles étaient enfermées depuis des siècles pour rejoindre des groupes, des réseaux ou amis même virtuels pour échanger, débattre, apprendre, s’informer, discuter et agir.

C’est à la fois les questions soulevées par le Siècle des lumières, par Mai 68 et par toutes les révolutions passées à travers le monde qui traversent en lame de fond la société algérienne depuis des années. Pendant que le voile (hidjeb) permettait à des centaines de milliers de jeunes filles de sortir, d’étudier, de travailler et de s’épanouir, nombre de nos intellectuels y voyaient “une montée de l’islamisme” ne se rendant même pas compte que ce voile couvrait aussi pudiquement une véritable révolution sexuelle.

Pourquoi un hirak ?

Les libertés rognées progressivement jusqu’à la négation totale de quelques-unes acquises après Octobre 1988, la caporalisation systématique des syndicats, des associations de la société civile, des espaces d’expression, la mise au pas d’une grande partie de la presse et même le rétrécissement des marges de distraction ont fini par creuser totalement le gouffre qui sépare l’État de la société.L’État, privatisé, malmené jusqu’à la caricature, n’est plus en mesure de mener la nation vers son destin historique et doit être impérativement refondé. 

Les mécanismes qui reproduisent au quotidien les réflexes et procédures, écrites ou non, de sa médiocrité et de son inefficience doivent être déconstruits, repensés et mis à niveau. Les partis politiques, censés être le sommet de la pyramide de cette société civile, ont été amadoués et formatés par des politiques de charme ou d’intéressement direct par la collaboration et la douce insertion dans un semblant d’institutions pseudodémocratiques avec l’illusion “de faire de la politique”, alors que la plupart des jeunes, des femmes, des travailleurs, des citoyens étaient abandonnés à leur sort devenant une majorité de laissés-pour-compte.

Comme un torrent qui cherche et trouve nécessairement les chemins par lesquels il peut s’écouler et rejoindre la mer, la chape de plomb posée discrètement, mais sûrement sur les libertés engendre inéluctablement et patiemment les voies et moyens de communication, d’échanges et d’actions communes aux victimes des liberticides. Plus les libertés d’expression, d’organisation et d’action sont limitées, plus ces voies sont originales et difficiles à réprimer tant sur le plan sociétal que politique.

La répression politico-judiciaire systématique, les emprisonnements de masse contribuent, au final, à la formation de militants et cadres politiques aguerris plus qu’ils n’engendrent de  soumission et d’obéissance. Dans notre cas, cela n’a fait que renforcer le hirak et le convaincre de la justesse de sa démarche de ne pas se doter de “leaders” et de représentants. À quoi cela aurait servi, vu qu’aucun parti politique, aussi puissant et lucide soit-il, n’aurait jamais réussi l’exploit de mobiliser la totalité du peuple et de développer des mots d’ordre d’une telle justesse avec autant de créativité, de pertinence et de réactivité.

C’est peut-être l’inexistence de leaders, justement, qui explique la puissance et l’invulnérabilité de ce mouvement car sa tâche essentielle est de mettre fin à ce système politique et de créer les conditions pouvant favoriser l’émergence de forces politiques distinctes, représentatives de la société dans sa diversité et porteuses de l’Algérie nouvelle.

Une transition vers de nouvelles institutions, une nouvelle Constitution, un nouveau modèle économique, avec l’appareil judiciaire qui va avec, est incontournable, impérative et urgente. Vouloir anticiper sur les formes et techniques  de cet objectif central relève de l’impatience ou de la diversion et le hirak a raison de ne poser que les problèmes dont la solution est devenue évidente pour tous. C’est le socle de son consensus.

Quel consensus ? Pour quel projet ?

Le projet de société est en débat depuis les années 80 et a été le véritable objet et enjeu de la décennie noire. L’islamisme, comme courant politique et idéologique et prolongement du système bureaucratique et populiste, a été vaincu par les véritables forces vives de ce pays auxquelles nous n’exprimerons jamais assez notre reconnaissance. Le pays n’a pas sombré dans les ténèbres, mais le pouvoir politique, reconfiguré par ces deux courants populistes, si. Paradoxalement, ce ne sont pas les vainqueurs qui ont pris le pouvoir. 

Le compromis imposé par le DRS et rejeté par Zeroual a mené à la gabegie des deux dernières décennies lors desquelles le système de prédation de la rente pétrolière a été poussé jusqu’à son propre pourrissement. Chaque système génère les hommes dont il a besoin, et nous avons vu comment les plus arrogants d’entre eux (en prison ou encore au pouvoir) se rejeter mutuellement, sans courage, la responsabilité d’avoir empêché ce pays d’émerger. Au-delà des sommes colossales détournées ou gaspillées, ce fut leur plus grand crime et leur véritable procès reste à faire…

“Yetnahaou gaâ” (Tous doivent partir) est un mot d’ordre sans compromis et des plus justes. Il s’agit des principaux dirigeants alors que ce système a procréé des dizaines de milliers de larbins encore en fonction à l’intérieur d’une administration rodée plus aux pratiques de la corruption et du clientélisme qu’à l’exercice sain et noble de la Fonction publique. Il y aura certainement encore de nouveaux repentis.

Le prix payé a été excessif, mais le pays a tranché, l’Algérie sera un pays de la modernité ou ne sera pas !  La modernité est un projet de société qui est porté par des projets politiques divers. L’hybridité de l’État est devenue inopérante et “le vivre-ensemble” a besoin d’un nouveau socle. La démocratie en sera le produit car elle permettra à ces projets de coexister, de s’affronter pacifiquement et de connaître l’épreuve de l’alternance au pouvoir mais toujours dans le respect strict des libertés individuelles ou chacun choisit à sa guise son mode de vie sous la protection des lois et de l’État de droit. 

L’État providence n’est plus souhaité non plus mais le droit au travail est revendiqué et exigé ainsi que tout l’arsenal juridique et économique qui en découle. La répartition des richesses et la justice sociale seront pour longtemps au cœur des combats à venir, mais à chaque groupe social de se doter des outils syndicaux et politiques modernes pour la défense de ses propres intérêts sans empiéter sur l’intérêt général.

Hirak-État : quel dialogue ? Quel compromis ?

“Une résistance trop longue dans une place assiégée est démoralisante en soi. Elle implique des souffrances, des fatigues, des privations de repos, des maladies et la présence continuelle non pas du danger aigu qui trempe, mais du danger chronique qui abat”, écrivait un des plus illustres théoriciens de la révolution. Que le ministre de l’Intérieur se soit laissé aller à insulter, et jusqu’à l’obscénité, tout un peuple est assez significatif de l’état moral de ceux qui se sentent, à juste titre, assiégés, alors qu’on était qu’à quelques jours de l’échéance censée mettre fin à leur calvaire.

Les assiégés n’en peuvent plus, leur isolement à l’échelle internationale commence et la panique les gagne, leur incapacité à relancer l’économie, à comprendre et encore moins à satisfaire les besoins d’une société qu’ils ne connaissent plus ne sera que plus évidente après cette élection  présidentielle de pacotille.  Ils avaient la possibilité de proposer un compromis raisonnable avec le hirak, de mettre l’ANP au service du pays et de participer de manière patriotique à une transition démocratique. Ils ont préféré l’affrontement, le mépris du peuple et l’acharnement à protéger leurs petits intérêts et ceux de pays étrangers contre l’avenir du pays.

Le hirak, quant à lui, se poursuit dans le sourire, la joie des retrouvailles hebdomadaires, dans sa diversité, ses “folklores” qui illuminent les sombres restrictions passées, et sa patience est un processus de décantation et d’émergence. Le temps joue pour lui d’autant que les comportements de bienséance du vendredi commencent à s’incruster dans le quotidien des Algériens. “Ceux d’en haut ne peuvent plus, ceux d’en bas n’en veulent plus !”, ceux d’en haut ne pourront plus gouverner et le temps leur est compté, ceux d’en bas ont su patienter plus de 130 ans avant de s’affirmer en Nation et ensuite des décennies avant de se déclarer combattants unis de et pour la liberté.

Pitoyables sont ces hommes politiques se revendiquant de la révolution ou ces journalistes improvisés leaders politiques qui appellent de tous leurs vœux à des actions plus “rudes”, plus “frontales”, moins pacifiques du hirak et dont l’impatience n’a d’égale que leur impuissance à diriger un quelconque mouvement. Le hirak n’aura jamais de patrons, ni de leaders attitrés mais des milliers d’animateurs interchangeables reliés par une Toile infinie de connexions.

La stratégie consiste à rendre inopérant un pouvoir politique et à le faire chuter ; la tactique est de le pousser à l’usure semaine après semaine et à l’isoler définitivement de tout support.  Le coup de grâce sera déterminé en temps voulu, par le peuple dans son entité et dans les formes les plus adéquates en poussant patiemment l’État à se réformer.

Il est seul souverain de son devenir et ne veut voir de nouvelles “légitimités” naître en son sein et se proclamer demain les seuls acteurs de la révolution. Sous une forme ou sous une autre, les détenteurs du pouvoir actuel sont sommés d’abdiquer à un moment ou à un autre tant que le hirak habite la rue pacifiquement et joliment.

Le compromis, cette fois-ci, ne portera pas sur un partage du pouvoir ni sur la nature du projet de société, mais sur la forme et sur le calendrier de la réédition de ceux qui ne veulent pas voir l’Algérie émerger et gagner sa place dans le Maghreb, dans le bassin méditerranéen, en Afrique et dans le monde. Le hirak n’est pas une force de proposition, il est l’expression puissante, consensuelle, définitive et irrévocable d’un système de gestion et de gouvernance du pays. 

Il exige la crédibilité, la transparence et le respect des engagements auxquels il adhère. Il crée les conditions de l’émergence des forces politiques et syndicales nouvelles sur la base de la vénération de l’État de droit dans son acceptation la plus moderne. En ce sens, il exige de l’État de s’y soumettre et de prendre immédiatement toutes les mesures institutionnelles, politiques et juridiques favorisant ce processus. 

De la rue, il dialogue plusieurs fois par semaine avec l’État et se moque que ce dernier ait un président ou pas ! Le hirak n’est pas un parti politique, il est simplement l’Algérie d’aujourd’hui et de demain ; vouloir le réprimer, c’est essayer de tuer la Nation, vouloir le structurer en Soviets est une utopie infantile. Les organisations nouvelles naîtront avec des sensibilités différentes et des intérêts différenciés et le chemin de la “structuration” commence à être balisé.     

Il est heureux de voir déjà quelques écrits sur le hirak avec quelques approches innovantes. Il ne sera pas surprenant que le hirak redonne vigueur à nos sciences humaines, les dépoussière et fasse émerger une nouvelle pensée et de nouveaux intellectuels d’autant que nombre de ses caractéristiques se retrouvent déjà dans des mouvements de masse de peuples qui portent les mêmes aspirations, les mêmes revendications. 

© 2019, Prisma All Rights Reserved.

Print Friendly, PDF & Email