Aït-Zaï Nadia , CIDDEF

Réappropriation de la Révolution algérienne et /ou de l’indépendance

El Wata, le 26 mai 2019

Le mouvement, le hirak, le sursaut, la Révolution du sourire, comment dénommer ce qui se passe en Algérie  ?

Le cinquième mandat est ce qui a fait déborder le vase. Un Président en état d’incapacité de gouverner déclare se présenter de nouveau à la magistrature suprême du pays, alors que quelques mois auparavant, ses fidèles vénéraient son portrait, son cadre, à défaut de l’avoir en face d’eux ou avec eux.

En spectateurs de cette mascarade, nous disions notre humiliation en silence, particulièrement lorsque des chefs d’Etat rencontraient le Président en exercice et qui au sortir de l’entrevue exprimaient leur satisfaction de l’avoir vu en bon état d’alacrité, dixit François Hollande. Imaginez la suite, ces personnalités commentant en privé leur rencontre…

Le peuple, ma génération, les partis politiques, spectateurs de cette mascarade, avaient du mal à exprimer leur refus du cinquième mandat pour des raisons multiples.

La peur de revivre les années noires de violence qui ont conduit à la perte de plus de 200 000 morts, les calculs politiciens de la classe politique, incapable de s’entendre ou de s’unir autour d’une feuille de route commune et ou aucune femme n’a participé, hormis Louiza Hanoune, la menace brandie par le système, «l’Algérie sera comme la Syrie», de quoi tétaniser les plus courageux d’entre les militants engagés, ou la menace tout court de vous priver de votre liberté non sans pour autant vous avoir au passage traité de traître à l’Etat algérien, car les décideurs se sont sentis dépositaires du nationalisme et de la distribution des bons points à ceux qui les suivent.

Mais voilà, à la grande surprise de tous, des jeunes se sont réappropriés l’espace public longtemps confisqué par le pouvoir, faisant dire à Benjamin Stora : «Incontestablement, il s’agit d’une page d’histoire très importante de l’Algérie contemporaine qui nous renvoie aux grandes fêtes de l’été 62, les fêtes de l’indépendance.» Il ajoute : «Il ne faut pas oublier que la Révolution algérienne est le fait des jeunes.»

Une jeunesse que l’on croyait perdue, démobilisée, dépolitisée s’est avérée être une jeunesse créative, innovante, drôle, festive, ayant du ressort. Il n’y a qu’un seul 5, c’est celui de Chanel, a écrit un jeune sur sa pancarte.

Deuxième Révolution, deuxième République, continuité de la Révolution algérienne, ou alors simplement réappropriation de l’indépendance  ?

Leurs mots d’ordre, hormis le refus du 5e mandat, le départ du système, des tenants du pouvoir, le départ des trois B, c’est aussi et surtout l’Etat de droit, la liberté, l’abolition des privilèges, la justice sociale, la redistribution des richesses du pays, l’égalité des chances. Grâce à eux, nous nous sentons délestés d’un poids trop longtemps porté sur nos épaules, les courbant et redressées grâce à leur énergie. Nous avons retrouvé la parole et recouvré notre dignité.

Cette jeunesse n’est-elle composée que de jeunes hommes ? Non, les femmes, tous âges confondus, ont massivement rejoint, investi, ce mouvement de révolte, particulièrement les étudiantes et les jeunes militantes du mouvement associatif, ainsi que les femmes des corporations professionnelles, avocats, médecins et autres.

Ce qui donne la force au mouvement et son caractère pacifique, c’est la présence des personnes âgées, femmes et hommes, des familles, des bébés et enfants. Les Algériens, de toutes conditions sociales, se côtoient, se parlent et s’initient au vivre- ensemble en se découvrant et en s’entraidant dans la rue.

Les tensions se sont tues, les idéologies identitaires également, même si elles s’expriment en silence, (drapeau berbère). L’Algérie dans sa diversité est redevenue une et indivisible. La femme a trouvé sa place dans ce mouvement communautaire.

A partir du 8 mars, Journée internationale de la femme, des femmes ont manifesté en brandissant des banderoles dont les slogans posaient sur la scène publique des revendications féministes. L’abrogation du Code de la famille et l’application de l’égalité des droits entre les hommes et les femmes.

A Béjaïa, un collectif de femmes a demandé l’abrogation de la clause de pardon relative à l’article 341 bis du Code pénal promulgué dans le cadre de la loi contre les violences faites aux femmes. Oran et les autres wilayas n’étaient pas en reste de la célébration de cette journée redevenue revendicative et non festive.

Le vendredi 29 mars à Alger, des hommes ont agressé, verbalement et physiquement, le groupe du collectif de femmes algériennes pour un changement vers l’égalité, qui manifestait à Alger-Centre, debout sur le trottoir, dans un carré appelé carré féministe, près de la fac centrale.

Ce n’est pas le moment. Vous divisez le mouvement, un seul mot d’ordre, «Non au cinquième mandat», criaient les hommes, je dirais les meneurs. Les banderoles furent arrachées, des femmes agressées verbalement, frappées et arrosées d’eau pour les disperser. Silmia, Silmia, criaient les femmes agressées, terme utilisé par l’ensemble des manifestants pour donner un caractère pacifique au mouvement et ne pas répondre aux provocations des services de sécurité, sauf que dans cette situation, les policiers présents sollicités ne sont pas intervenus.

«Ce n’est pas le moment» est aussi brandi par des femmes, qui souhaiteraient voir partir le système d’abord et instaurer l’Etat de droit ou l’égalité s’instaurerait naturellement.

Cela nous rappelle les discours politiques des années 1976, où il était écrit : «La femme algérienne en participant au développement économique du pays accéderait à l’égalité», Mohamed Harbi répliquait : «C’est un euphémisme de croire, de penser que parce que la femme algérienne a participé à la libération du pays elle aurait acquis sa liberté.»

Une moudjahida, Baya Hocine, dans le même sillage, déclare : «Nous avons franchi les digues de la tradition en rejoignant les maquis, en 1962, les digues se sont refermées sur nous.»

Est-il de tradition de voir les femmes défiler, participer à des mouvements, oui bien entendu, il faut se souvenir des années, 1962, 1990, 1995, 2000, pour se faire une idée de l’engagement politique des femmes, qui gardent en mémoire et comme modèles les moudjahidate, à l’instar de Hassiba Ben Bouali, morte à 17 ans, de Djamila Bouazza, décédée, de Djamila Bouhired, de Louizette Ighil Ahriz, qui se sont mêlées aux manifestants, rappelant au passage la confiscation de l’indépendance de l’Algérie.

Le pays est en péril, je le défends, je n’attends pas la permission de mes tuteurs, je brave l’interdit, disaient les moudjahidate et militantes.

A ces périodes et cela ressemble étrangement à aujourd’hui, lorsqu’on mettait en avant les droits des femmes, l’abrogation du Code de la famille, on nous rétorquait : «Ce n’est pas le moment.» Ce n’est jamais le moment de penser, de réfléchir la citoyenneté de la femme dans l’espace privé au même titre que celle de l’homme, il faut se taire, on serait tenté d’adopter la maxime : «Cachez ce sein que je ne saurais voir.»

Liberté, scandent les jeunes hommes et jeunes femmes, Comment la réfléchissent-ils ? Si cette liberté, cette égalité n’est pas réfléchie dans le cadre d’un choix rapide d’un projet de société, elle risque, comme à l’indépendance en 1962 et durant les années de braise en 1995 de devenir éphémère, transparente, être comme dit l’adage arabe : «Hibra ala Ouarek.»

Liberté de manifester dans les rues les jours de semaine, les filles l’ont appris à leurs dépens.

Elles ont été arrêtées, conduites au commissariat et mises à nu pour une fouille, alors que les hommes qui ont été arrêtés ne l’ont pas été. La fouille fut-elle délibérée ? Fût-elle faite par une femme policière pour les humilier, pour leur rappeler leur condition de femme, pour annihiler leur liberté ? Si oui, c’est alors une liberté qui appartiendrait en prolongement de la famille à l’institution qui, au lieu d’être protectrice, se transforme en détentrice de la morale conservatrice voulue par le Code de la famille.

La policière a bien intériorisé ce comportement de dépendance de la femme au groupe, à la communauté. Le communiqué de la police justifie la fouille corporelle des quatre citoyennes, «comme une mesure qui consiste à ôter tout élément pouvant être utilisé par les personnes interpellées contre elles-mêmes ou contre autrui». Le communiqué est maladroit, surtout lorsqu’il évoque le «contre elles -mêmes», les filles ont manifesté, ce n’était pas des folles en crise ou des suicidaires.

Le message était-il de nous faire comprendre que les femmes n’ont pas de raison ? Idée fortement ancrée dans les consciences et appliquée, puisque nous ne pouvons pas témoigner dans des actes officiels. Il nous est interdit de le faire, et ce, sans base légale, interdiction appliquée dès la promulgation du Code de la famille et surtout en référence à la tradition musulmane.

Peuvent-elles, peut-on être des citoyennes, des individus quand leur liberté, notre liberté est confisquée, contrôlée, hypothéquée et subordonnée à l’autorité du père, du frère, du mari ? Il ne s’agit pas de clamer ce droit constitutionnel, il faut le rendre effectif, l’exercer, ne pas avoir peur de le faire.

Des étudiantes en conclave à Constantine, pour un débat sur le prolongement de la grève, ont soulevé les interdits familiaux auxquels elles sont confrontées, retour au domicile pour celles qui habitent hors de la wilaya d’étude si elles n’ont pas cours. Elles sont conscientes, réfléchissent, il faut qu’elles définissent elles-mêmes ce qu’elles veulent être.

Une enquête de «Generation-what» datée de février 2019, consacrée aux jeunes (8,76 millions de jeunes ont moins de 25 ans pour une population de 42 millions d’habitants), a révélé que «très majoritairement, la jeunesse algérienne approuve la séparation de la religion et de l’Etat». Deux tiers des jeunes interrogés sont contre l’interférence du religieux dans la vie politique. La répartition des réponses par genre donne 63% pour les filles, 67% pour les garçons.

L’enquête révèle que très peu de jeunes accordent confiance en leurs institutions et la politique partisane peu attractive, ce qui explique les exclusions des partis politiques du mouvement de manifestation et les mots d’ordre contre le système.

Seront-ils entendus, avec qui négocier, avec qui dialoguer, leurs demandes se transformeront-elles en un projet de société ? quelqu’un a dit que tous les mots d’ordre réunis dans ce mouvement peuvent être compilés et transformés en Constitution.

Respect des droits individuels, liberté, égalité en droits entre les hommes et les femmes, séparation des trois pouvoirs, transparence, état de droit, justice sociale, distribution équitable des richesses, souveraineté du peuple.

Le mouvement ne veut pas se doter de leader de peur de voir celui-ci être phagocyté, les jeunes filles et garçons sont à l’affût, selon leur propos, de toute personne qui veut surfer sur la vague. Personne n’ose dire, je représente le mouvement. Ils doivent tous partir, «Itnahaou Gaâ», scandent les manifestants.

A la douzième sortie, les demandes sont les mêmes, départ du système, des propositions de sortie de crise sont proposées par différents groupes, mais les dirigeants, jusque-là, restent sourds aux sollicitations des citoyens.

La solution constitutionnelle est dépassée, il reste la solution politique, la négociation d’où ne doivent pas être exclus les jeunes et les femmes.

Pour les femmes, la résolution 13/25 l’exige.

La résolution impose aux différentes parties en conflit de respecter les droits des femmes et de soutenir leur participation aux négociations de paix et à la reconstruction post-conflit.

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