Préparer l’avenir c’est d’abord savoir vivre son présent !

Aujourd’hui l’Entreprise du 06/07/2017

Comment parler d’économie politique, d’art, de philosophie, de science et technologie, d’Histoire, d’amitié, d’intelligence, de vie et de mort, de haine, de cupidité, de sexualité, de religion mais aussi d’amour en si peu de lignes ? Pourtant, les questionnements de mes concitoyens sont quotidiennement de cet ordre. Or il est évident que je n’ai ni les compétences ni le talent de notre bienaimé Chemsou*.

Comment dire que lorsque les rapports de production freinent le développement des forces productives il y a nécessairement révolution, que le hasard et la nécessité sont un couple qui se combine dans la lutte et l’unité des contraires ? Comment disserter sur les nouvelles formes des révolutions et dire qu’elles sont, dans leur essence, ressemblantes à leurs ancêtres mais que les révolutions technologiques et les sociologies des populations concernés, qui se sont aussi transformées, modifient nécessairement l’apparence de ce phénomène qu’on appelle « un changement radical », en d’autres termes les révolutions ne peuvent toujours se ressembler dans leurs formes ? Les tenants de la dialectique diront « le passage du quantitatif au qualitatif ».

Comment dire que les mécanismes de fonctionnement des sociétés se complexifient avec « la mondialisation » et la « transversalité » des technologies de la communication, que les réseaux sociaux ont plus de puissance que tous les partis politiques, que « tout est en mouvement » même la pierre la plus dure ? Comment encore illustrer ce que Gramsci appelait le passage de « la guerre de position à la guerre de mouvement » ? Comment expliquer que nous pouvons ne pas aimer le capitalisme mais que nous sommes redevables à ce dernier d’avoir universalisé la notion de liberté et de modernité alors que le besoin de son dépassement est plus à l’ordre du jour qu’au temps de Marx. Comment dire aux tenants de tous les pouvoirs qu’il s’agit de la liberté d’entreprendre en premier lieu, bien sûr, mais aussi celle de créer ou d’essayer de le faire, de dire et de s’exprimer dans les langues de son choix et dans les signes et symboles qui sont ceux de chacun ou de chaque collectivité, que la culture et les langues maternelles, la musique, la poésie, la chanson, l’art pictural, le théâtre et le cinéma… ne sont pas un caprice de fous mais ont besoin de cette liberté pour favoriser ce développement, l’intelligence, la créativité et l’humanisme ?

Comment crier aux milliards d’individus que leurs droits s’arrachent pas à pas et que la citoyenneté se mérite, que « la politique est l’art du possible » mais qu’il faut inscrire sa démarche dans une « historicité » concrète et réelle, un art qui combine le rêve et la technologie de la mise en mouvement des peuples, que la finalité de la politique et de l’économie c’est le bien-être de l’individu existant ou à venir ? Comment et avec quoi affirmer que tout phénomène a un début et une fin, qu’un processus ne se termine que lorsque les prémisses d’un autre, engendrées par lui-même, sont assez mûres pour le rendre obsolète ? Alors à combiner plusieurs de ces processus aux degrés différents de maturation, les uns mourants et les autres pas encore, dans une même observation et analyse c’est franchement débile. Le capitalisme serait-il éternel par exemple alors que grâce à lui 1% de la population mondiale détient aujourd’hui 80% des richesses mondiales? Du point de vue de la philosophie et de l’Histoire ce serait impossible ! Les frontières et la géographie actuelles seraient elles aussi sempiternelles alors qu’elles se sont modifiées tout le long de l’Histoire de l’humanité ? Comment dire que les mesures du temps et de l’espace sont variables sans se faire passer pour un extravagant, que les plantes savent exploiter, depuis des millions d’années, mieux que nous l’énergie solaire, que nous gagnerons à mieux observer la nature pour préserver notre planète, examiner les rapports sociaux dans la reproduction quotidienne du « procès » de la production des richesses pour mieux les dépasser, pour juste être meilleur, mais aussi comprendre nos déambulations cognitives (chez moi on dit «le bouzelouf ») qui forgent sans cesse nos pensées, nos complexes, nos émotions, nos sympathies, nos rejets, nos amours…pour donner plus de place à chaque individu et à son épanouissement continu ? Comment déplier les mécanismes de l’amour et affirmer qu’il n’a pas besoin d’être expliqué ou justifié, que la religion est une histoire de croyance qui n’a pas besoin de démonstration et que la science est une explication des phénomènes observés dument démontrés et que l’Homme est capable de séparer ces entendements, que le savoir a toujours des limites à dépasser et que l’ignorance n’en aura jamais ? Qu’il ne s’agit plus d’essayer de prouver l’existence ou l’inexistence des Dieux, mais de travailler à développer son intelligence des phénomènes de la nature, de la société et de la cognition et que la croyance devrait se suffire à elle-même dans la spiritualité propre à chaque croyant . Dieu que la tache est ardue ! Comment en quelques lignes expliquer que la charia est appliquée dans les pays du golf pour maintenir les populations dans leur ignorance, pour permettre aux familles dominantes de régner sans légitimité et surtout de servir de faire valoir à des appétits impérialistes qui se perpétuent à ce jour depuis deux siècles, que l’habit ne fait pas le moine, que le bikini ou le hidjab ne sont point un signe de dévergondage ou d’intégrisme, ils ne sont garant ni de modernité ni de « pureté » et « d’honneur ». C’est d’ailleurs les mêmes marchands qui importent et vendent ces mêmes articles.

Dire que les médias lourds transnationaux sont encore sous domination pour promouvoir non seulement les produits à vendre des annonceurs mais aussi leur conception des intérêts des uns et des autres est considéré comme blasphématoire, que ces mêmes médias travaillent à exporter les calamités du « printemps arabe » avec ses conséquences tragiques au Venezuela et en Amérique latine pour casser les élans des peuples de la région et leur volonté de se distancer de l’hégémonie des USA. Comment illustrer l’effet papillon qui s’est multiplié et se réalise en des temps beaucoup plus réduits, que ce qui se passe à l’autre bout de la planète va avoir des incidences directes sur notre devenir, que l’état des relations algéro-marocaines a empêché nos économies respectives d’être trois fois plus puissantes ? C’est une époque de questionnement, d’affrontements des idées et des modes de vie, de transformations accélérées des « mentalités » et des besoins de la société.

Ce sont des milliards d’individus qui sont brusquement versés dans la modernité, dans un océan tumultueux d’idées, de mœurs, de traditions diverses…dans une confrontation continue entre l’ancien et le nouveau. Nous aussi sommes pris dans ce tourbillon vertigineux qui chamboule nos certitudes et notre rythme de vie traditionnellement lent mais aujourd’hui inadéquat. Nous réapprenons à vivre notre présent tout en sachant qu’il déterminera notre futur, à donner de nouvelles explications à nos vieilles interrogations, à relire et à corriger notre Histoire, à revisiter toutes les sciences et apprendre à les séparer de nos croyances, à cimenter autrement notre besoin de vivre ensemble et d’être une nation. Nous devons apprendre à être à la fois des individus et une société, à nettoyer notre environnement et à le préserver, à multiplier par un million les initiatives des jeunes qui ont décidés de prendre en main leur propre destin en créant leurs activités génératrices de richesse et d’emplois sans plus attendre la main qui ne sera jamais tendue, les cafés littéraires qu’on ne pourra plus réprimer tant ils seront nombreux, à se passer des ridicules et criminelles autorisations préalables etc. Nous ne pouvons plus vivre au rythme des plus retardataires, Ibn Rochd et Epicure ne doivent plus jamais êtres interdits.

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