Postures arkouniennes dans le hirak algérien

El Wata, le 28 mai 2019

«Si vous supprimez le droit comme principe de légitimité des droits, vous remettez les hommes entre les mains de l’Etat, du marché ou de la religion. Tout sujet du journal de 20 heures fait virtuellement une loi.» 

G. Carcassonne

Le hirak : vers un Humanisme universalisable

La présente contribution cherche à définir dans le hirak, ou mouvement citoyen en cours en Algérie, les postures «épistémiques» de lectures, de compréhension et d’interprétation d’un moment du déroulement de l’histoire en cours, une «herméneutique», en fait, de Mohamed Arkoun (1928/2010), islamologue et enfant de l’Algérie. Chercher à mettre en évidence lesdites postures permettrait de redéfinir les contours qui consolident ce qu’Arkoun a toujours appelé de son vœu : la «raison émergente» pour une sortie des «clôtures dogmatiques» dans une société traversée par le «fait islamique».

Cette raison émergente, donc, est le «sacerdoce» de l’intellectuel ou ce qu’il définit par «l’enseignant-chercheur-penseur» auquel il attribue des tâches urgentes formulées dans une «programmatique», parce qu’il incombe à cette figure de l’intellectuel une dette : la «dette du sens». Une programmatique qui trouve ses racines dans l’effort critique de la «raison islamique» pendant un demi-siècle pour une sortie des clôtures dogmatiques maintenues par une «raison religieuse» décadente, instrumentalisée par ce qu’Arkoun appelle : le «parti/Etat».

Dans cette perspective, le hirak algérien offre une matière extraordinaire à même d’y déceler, d’y définir une herméneutique et des noyaux de pertinence épistémologique, en un mot une ou des posture(s) épistémique(s) de la Raison émergente en consolidation dans l’histoire en cours.

De telles postures se servent des outils scientifiques, problématiques et méthodologiques, des Sciences de l’Homme, longtemps battues, exclues par la «mytho-idéologie» et la «mytho-histoire» du Parti/Etat. C’est ce contrôle exercé par le Parti/Etat qui se retrouve aujourd’hui décrié, remis en cause, brisé par le «hirak» dans ses expressions les plus fortes.

Cette nouvelle réalité, en ce moment historique, où le peuple renoue avec sa mémoire, ses mémoires, légitime la pertinence d’une posture arkounienne, qui, elle, regarde les réelles possibilités d’ouverture que donne à observer le «hirak», à savoir : la démocratie et la citoyenneté qui, bien sûr, ouvrent la voie à un «humanisme universalisable». Humanisme longtemps absent dans la société algérienne, s’il n’était pas déjà combattu tour à tour par l’islam radical auquel dispute le Parti/Etat l’hégémonie sur la société, dans une sorte d’alliance presque mystique, mais diabolique, qui empêche toute émancipation de la société.

Le «hirak», comme moment historique, présente un certain nombre de possibilités de sortie des «clôtures dogmatiques». Et l’acharnement des monarchies propagatrices du «pétro-islam», alliées stratégiques des empires défenseurs acharnés de la «guerre juste» ne peut être qu’interprété que par la volonté de maintenir effectives les «clôtures dogmatiques».

D’où le maintien du Parti/Etat, prédateur, prévaricateur, fossoyeur des identités multiethniques, multilinguistiques, dans sa matrice mytho-idéologique et mytho-historique comme instrument de contrôle de la société (comme c’est le cas des Partis/Etats survenus dans les sociétés traversées par le fait islamique depuis la fin de l’islam libéral et l’avènement des indépendances des puissances coloniales européennes).

Ce Parti/Etat a «travaillé contre le peuple, la nation et la société civile», comme il est en train de le faire en ce moment. Le «hirak», tel qu’il se déroule depuis le 22 février, ne peut occulter, donc, ce combat cher à Arkoun pour «un humanisme universalisable», véritable posture épistémique matricielle, dans une conjoncture caractérisée par la désintégration des cultures.

Le «hirak» se présente en effet comme une ouverture vers une «sociologie de l’espérance» tant espérée par Arkoun, se présente aussi comme une «volonté de puissance» qui débloque des horizons à la «condition humaine», édifie «l’attitude humaniste» qui – le «hirak» le démontre chaque vendredi et pas uniquement par son pacifisme – se dresse face aux politiques dévastatrices du Parti/Etat, des fraudes électorales qui ne peuvent pas «venir à bout de l’insondable vocation du sujet humain à la liberté intérieure et aux élans créateurs : faire reculer les limites de la condition humaine…».

Sortir du chaos du Parti/état

Penser le «hirak» en cours en Algérie en termes arkouniens, c’est assurément dessiner un nouveau projet de société à édifier sur les possibles historiques et les postures épistémiques pour consolider la Raison émergente comme idéal. Penser le «hirak» dans la perspective de la programmatique arkounienne nous éviterait les débâcles auxquelles a abouti ce qu’on a consacré par le vocable de «Printemps arabe», débâcles auxquelles Arkoun, hélas, n’a pas assisté. Le «hirak» en cours et les perspectives qu’il ouvre amorceraient la tentative d’une réactualisation du travail de la réflexion par la Raison critique qui trancherait, certainement, entre deux attitudes : subvertir ou réformer.

La Raison critique débarrassera les esprits des ressassements de la pensée jetable, propagée par le Parti/Etat. Aujourd’hui, il est impératif de dépasser les réaménagements internes de ses dogmatiques mytho-historiques et mytho-idéologiques. Il est impératif que les possibles historiques et épistémiques rompent avec le jeu diabolique de manipulation des symboles à des fins d’hégémonie. C’est une urgence. Face à ces bricolages idéologiques doit émerger le devoir de réflexion citoyenne et humaniste sur les grandes questions qui interpellent la société algérienne, partie prenante de l’espace méditerranéen du Sud.

La figure de l’intellectuel, l’enseignant-chercheur-penseur qui doit émerger sur le socle des possibles historiques et épistémiques que secréterait le «hirak», dans la perspective que dessine Arkoun, doit accomplir des «tâches concrètes, urgentes, précises [qui] exigent de lui un engagement désintéressé, une discipline morale rigoureuse et des compétences reconnues par la communauté scientifique dans le monde, seule instance capable de transcender les querelles nationales, les visions étriquées, les doctrines militantes».

La synergie de dynamique historique à laquelle ouvrirait le «hirak» en cours s’inscrit dans une perspective de dépassement de l’état d’ankylose imposée par le Parti/Etat qui empêche toute fonction critique. Une fonction qu’il faut mener avec rigueur par la mobilisation immédiate de la Raison critique et l’établissement de ces nouveaux territoires, de ces nouveaux lieux de questionnements de la nouvelle étape en perspective du «hirak». L’état actuel de fossilisation, d’ankylose et d’immobilisme dans lesquels le Parti/Etat a plombé la société dans des certitudes d’idéologisation, de politisation, de mythologisation, de mystification qu’il amplifie par un recours systématique au religieux.

Cette situation d’obscurcissement de sens, la Raison critique travaillera à la mobilisation des outils des Sciences de l’homme pour mettre à jour le ou les processus de formations des postures épistémiques de rupture afin de consolider les assises de l’Etat de droit et démocratique des libertés et de la citoyenneté. Le «hirak» donne cette opportunité historique.

© 2019, Prisma All Rights Reserved.

Print Friendly, PDF & Email