Tewfik HAMEL. Chercher en histoire militaire

L’énigme Algérie : un nouveau temps politique ?

paru dans el watan, le 16 mars 2019

L’Algérie est une source de surprises continue qui fait qu’aucun consensus n’existe aujourd’hui entre les analystes et les services secrets étrangers sur la direction que prend l’Algérie. En bref, l’Algérie est un puzzle pour les experts, pour ses propres politiciens et pour le peuple algérien. Le pouvoir algérien est resté fidèle à lui-même.

Toujours opaque. Même les services secrets étrangers qui scrutent la «boîte noire» ne savent pas vraiment qui gouverne en Algérie. Le président Bouteflika représente un puissant centre d’intérêts : un «Ils» indéfini. Mais il est clair qu’il n’est plus en mesure de jouer son rôle d’équilibriste. La crise algérienne est par essence politique. En 1989, c’était la «perestroïka sans glasnost», 30 ans plus tard et après une «sale guerre», c’est toujours la «perestroïka sans glasnost». Une situation marquée par l’exclusion politique, économique, sociale et culturelle, et une fracture entre la société et le pouvoir, une corruption structurelle, un climat de tensions permanent et un vide politique.

Tout bien considéré, la normalisation économique de l’Algérie est toujours en suspens – même si les dirigeants ne ménagent aucun effort pour nous convaincre du contraire – et elle est peu probable de se produire sans une normalisation préalable du système politique. L’échec du pouvoir algérien découle de son approche économiste et techniciste qui se ramène à la technicisation et l’économisation du politique : apporter des solutions techniques et économiques à une crise politique. Par «politique», nous voulons dire : décider qui obtient quoi, comment, où et quand dans un contexte spécifié ? En d’autres termes, les institutions politiques, correctement définies, et non des conditions économiques, la démographie ou la géographie, sont les plus importants prédicteurs de l’apparition de l’instabilité politique.

Le pays se trouve à un carrefour crucial de son évolution politique. Il doit relever des défis simultanés posés par des forces nationales, régionales et mondiales. Globalement, le pays connaît une phase de transition classique, par essence instable mais aggravée par certains facteurs. L’Etat algérien reste fragile. Sa stabilité est celle d’une pyramide inversée. Les définitions de la fragilité sont construites autour de trois dimensions principales : défaillance d’autorité, défaillance de services et défaillance de légitimité. Respectivement, elles se produisent lorsque l’Etat ne parvient pas à protéger ses citoyens contre la violence, fournir des services de base à tous les citoyens, et être reconnu comme légitime par ses citoyens.

La démocratie et la paix ne se déplacent pas toujours vers l’avant main dans la main ; parfois, les progrès de la démocratisation menacent la paix et les compromis nécessaires pour la paix restreignent ou retardent cette démocratisation. Les risques d’instabilité et de conflit sont considérablement importants dans les démocraties partielles comme l’Algérie. La nature complexe de la politique ne peut pas être simplement traduite dans les slogans et mots à la mode. Le «dégagisme» (Dégagez !) n’est ni un programme politique ni une fin en soi. Gouverner, c’est prévoir et anticiper, et l’état final recherché n’est rien d’autre que l’édification d’un Etat démocratique moderne. En ce sens, cet article insiste délibérément sur certains points que d’autres, souligne les défis que suscitent les périodes de transition en mettant l’accent sur la centralité des institutions et la difficulté de traduire les attentes des populations et les déclarations générales en lignes politiques.

La transition entre fiction et pratique

Lorsque l’on parle de «transition démocratique», il convient de faire trois mises en garde. Primo, les politiques et les justifications qui vont émerger sont le résultat de débats intenses au sein du cercle restreint des décideurs et de la bureaucratie gouvernementale dans son ensemble. Penser la transition démocratique comme étant développée d’une manière primitive à partir d’une sorte de tabula rasa (table rase) par un acteur rationnel unitaire revient à mal comprendre le processus d’élaboration de la politique publique. Même si les bureaucraties gouvernementales sont caractérisées par une grande inertie cognitive, il existe de profondes différences dans l’évaluation de la situation même dans le cercle intime du président.

Ces tensions se sont traduites par l’incertitude de l’opinion publique algérienne quant à l’avenir du pays. Secundo, c’est une erreur de penser la transition démocratique comme un produit entièrement rationnel. Les termes de base de la stratégie invoquent des images hautement émotionnelles de l’identité et de la raison d’être.

En conséquence, les acteurs appliquent les perceptions subjectives aux arguments développés pour guider et justifier l’action. Si la raison et les preuves jouent un rôle, les valeurs, la culture et les émotions font de même. Enfin, la transition démocratique est l’aboutissement d’un débat politique et de contestations. En tant que tel, il est toujours sujet à des changements, à mesure que différents groupes poursuivent des objectifs différents.

Les pressions pour la réorganisation politique, économique et sociale sont devenues si fortes sur les pouvoirs publics que des mesures doivent être prises sans doute dans l’espoir de limiter l’étendue des manifestations et mécontentements. La solution réside dans l’organisation et la rationalisation du changement social qui semblait maintenant inévitable face à une population algérienne déterminée à se réapproprier la chose politique. Ainsi peut être expliquée la décision-spectacle de la transition démocratique gérée par le régime. Toutefois, le gouvernement se trompe amèrement de diagnostic. Malheureusement, l’opposition elle aussi ne semble pas saisir la profondeur des transformations de la société algérienne.

La question est donc comment atteindre l’objectif d’édification d’un Etat algérien moderne sans mettre en péril les réalisations obtenues. Pour pouvoir organiser et rationaliser le changement politique et social, il faut au préalable étudier et comprendre les règles qui l’ont régi. C’est une erreur de croire que le simple départ du clan présidentiel et le maintien des élections à la date prévue pourraient régler les problèmes de l’Algérie.

A vrai dire, il est quasiment exclu que le pouvoir accepte le maintien de l’élection présidentielle le 18 avril prochain. Qui pourrait imaginer que le pouvoir organise une élection sans que le système ait son propre candidat ? Après le retrait de Bouteflika, le système n’a plus de candidat. Le pouvoir n’a pas encore dit son dernier mot. La question est de savoir jusqu’à quel point il pourrait aller pour préserver le statu quo. Pour être efficaces, l’opposition et la société civile doivent répondre à trois questions fondamentales : que voulons-nous atteindre ou quels sont les buts recherchés ? Comment pouvons-nous y arriver, ou quels sont les moyens ? Et quels sont les ressources disponibles, ou quels moyens qui vont être utilisés ? L’idée de la «transition démocratique» fait son chemin, mais la vraie question est de savoir comment traduire les revendications et aspirations populaires en lignes politiques. Ces dernières doivent à leur tour être concrétisées dans des stratégies opérationnelles. De toute évidence, les politiques, les stratégies et les programmes sont exécutées à travers des hommes et des institutions. C’est crucial, car il est rare que de nouvelles idées se développent dans le monde moderne en dehors des réseaux institutionnels. Des idées au sein d’une institution deviennent incarnées dans sa déclaration d’intention, son autodéfinition et son programme de recherche ou de formation, qui, à son tour, tend à perpétuer et à étendre les idées.

En d’autres termes, la transition démocratique est une belle idée, mais la transition vers où ? Comment ? Combien de temps faut-il ? Le régime parle de transition alors qu’il cherche à organiser sa succession, que les Algériens demandent une vraie transition. En d’autres termes, les mots comptent, mais le contexte est roi. Le plus important n’est pas de trouver un langage commun, mais plutôt comment les acteurs l’utilisent pour décrire clairement l’interaction complexe entre la politique, la stratégie et la réalité de l’Algérie. Sans une compréhension de ce qui se passe, pourquoi se produit-il (y compris le contexte historique) ? Comment s’est-il produit et que cherchent les acteurs à atteindre ? Il n’y a pas de stratégie. C’est-à-dire ceux qui élaborent la feuille de route de la transition démocratique doivent connaître le contexte dans lequel ils agissent et comment il peut être canalisé pour atteindre l’état final recherché. Si elle a l’apparence d’un calcul rationnel de fins moyens, la transition en tant que processus est le produit de négociations et compromis – un processus non linaire et irrationnel.

Il est improbable que l’élection présidentielle dans le contexte actuel puisse régler les défis de l’Algérie. Cette dernière a besoin de réformes structurelles profondes qui peuvent être réalisées si elles sont soutenues par un large consensus. Les candidats actuels (ceux qui ont déposé un dossier au Conseil constitutionnel) ont montré leurs limites en termes de capacités de mobilisation. Outre qu’ils ne représentent pas l’ensemble des composantes de la société algérienne, les récentes manifestations ont révélé la «délégitimation de la politique» en général et le rejet du clan présidentiel en particulier. La tâche de réformer les institutions existantes pour faire émerger une nouvelle architecture institutionnelle d’une nouvelle République algérienne moderne est difficile.

Car les organisations et bureaucraties gouvernementales manifestent une aversion à l’adaptation. Les analystes mettent en cause les institutions plutôt que les individus. Une série de théories ont comme socle commun l’idée selon laquelle toutes les organisations et les bureaucraties résistent à des changements coûteux. Les organisations ont des cultures professionnelles et le changement majeur vient rarement de l’intérieur. Ici, la pression vient de l’extérieur, la mobilisation populaire en l’occurrence. Car les institutions humaines constituent en elles-mêmes un obstacle à une adaptation efficace – elles n’existent pas pour s’adapter à un monde changeant et incertain.

Plus qu’avant, les institutions algériennes sont plus en difficulté alors que l’environnement change plus vite. En même temps, le public est devenu plus exigeant à propos de l’argent qu’elles dépensent par rapport aux services rendus. Le but des organisations et bureaucraties gouvernementales est de créer la stabilité et la continuité, et affichent des «troubles d’apprentissage» ou des «routines défensives». Cette routinisation entrave le type d’apprentissage dont la société peut en avoir besoin dans le monde en évolution rapide. Ce qui signifie que la transition démocratique ne sera pas un processus linaire, nécessairement marquée par des frictions. Parce que peu d’institutions se revitalisent sans d’énormes pressions extérieures, la vigilance est de mise. Le changement crée l’incertitude et produit des gagnants et des perdants. Les organisations visent à imposer l’ordre. Elles existent pour servir de freins à des changements importants qui perturbent les comportements existants.

La plupart des bureaucraties s’opposent au changement comme il représente une menace directe à leur position. En d’autres termes, la mise en œuvre de la transition démocratique nécessite un investissement matériel, humain, organisationnel. Le processus d’élaboration, de mise en œuvre et d’institutionnalisation des réformes complémentaires peut prendre des mois voire des années. Cela suggère l’importance de la stabilité dans la mission et les ressources d’une organisation. L’entretien d’un organisme public nécessite non seulement l’obtention de capitaux (crédits) et de main-d’œuvre (personnel), mais aussi un soutien politique.

C’est le soutien politique qui fournit aux bureaucraties et dirigeants publics l’autonomie nécessaire pour appliquer les politiques et mettre en œuvre les changements qu’ils perçoivent appropriés. La réussite de la transition dépend du soutien populaire si le soutien politique fait défaut ; le soutien politique est à son plus haut niveau lorsque les objectifs de l’agence sont populaires, ses tâches simples, ses rivaux inexistants et les contraintes minimes. Ces conditions s’appliquent rarement aux bureaucraties gouvernementales et encore moins à des institutions chargées de conduire une transition démocratique ; c’est-à-dire qu’elles vont bouleverser les équilibres existants. En d’autres termes, il y aura toujours de la résistance et la volonté de maintenir le statu quo. Le maintien du caractère pacifique et la structuration de la mobilisation populaire restent déterminants. Jusqu’à maintenant, le régime algérien (à l’instar de nombreux pays de la région) a adopté une stratégie de survie impliquant un pluralisme guidé, des élections contrôlées et une répression sélective. Il s’agit d’un exercice d’équilibre où les dirigeants diminuent ou augmentent les limites de l’ouverture politique en réponse à ce qu’ils considèrent comme facteurs stimulant le régime ; un cycle dans lequel le régime oscille entre autoritarisme et libéralisation selon sa perception de la menace. Le régime traite les attentes nationales en fonction des points de vue des dirigeants, de l’intensité de l’opposition politique, du degré des pressions internes et externes, entre autres.

Craintes des mouvements de masse

La société algérienne a connu des transformations profondes. Il faut s’attendre à ce que son rôle soit plus important sur les décisions politiques. Plusieurs signes étaient déjà visibles. Les manifestations sur le gaz de schiste, par exemple, montrent clairement que les populations cherchent à avoir leur mot à dire sur les orientations stratégiques de la nation. Au-delà du lieu de localisation des protestations (au Sud de l’Algérie – un fait exceptionnel – et partiellement soutenue au Nord), elles ont impliqué différentes couches de la société algérienne et pas seulement les jeunes. La nature de leurs revendications est aussi inhabituelle. La conscience environnementale était indéniable. D’où la difficulté de coopter les manifestants financièrement, car ils n’avaient pas de revendications sociales liées à une classe particulière, mais des demandes environnementales et économiques. Les manifestants voulaient que le gouvernement cesse toute activité sur l’exploration du gaz de schiste. Ce mouvement posait des défis tout à fait nouveaux au pouvoir politique, traduisant l’émergence d’une conscience nouvelle. La dimension environnementale n’est que l’une des expressions des transformations profondes qu’a connues la société algérienne. Le message politique était clair : les grandes options économiques du pays ne sont plus l’apanage du gouvernement, mais aussi de la société civile. Les manifestants défendaient le droit de la population à participer aux grandes décisions économiques et stratégiques du pays. Ceci ouvre une nouvelle phase, souvent tendue, dans la relation entre le pouvoir et la société.

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