Professeur Seddik Larkeche. Docteur en sciences de gestion et en sciences politiques

Les nouveaux horizons

El Watan, le 10 & 17 mai 2019

Depuis l’indépendance, la corruption et le clientélisme s’expriment dans toutes les strates de la société algérienne, comme un poison sans remède, tentaculaire, vicieux, toxique, invisible et omniprésent.

1 – Un poison ancré dans la société

Ce poison a gangrené la société à travers le temps, nous allons le caractériser à travers 4 grandes périodes. L’ère Boumediène qui, au lendemain de l’indépendance, par un projet ambitieux de développement, a fait exploser les investissements en important par centaines des process ou produits-clés en main. Cette époque voit apparaître les premiers acteurs Algériens qui serviront d’intermédiaires dans les transactions internationales.

Certains développeront des stratégies actives de corruption engrangeant des sommes colossales, faisant naître les premières grandes fortunes algériennes. L’ère Chadli, au début des années 1980, généralisera la corruption dans une grande partie des contrats nationaux (marchés publics) et internationaux. La décennie noire, au début des années 1990, verra le poison continuer à s’exprimer, en particulier en allouant à certains acteurs le quasi-monopole de nombreux produits de base grâce aux soutiens de caciques corrompus du régime. Enfin l’ère Bouteflika, au début des années 2000, accélérera la propagation du poison, le rendant plus visible via l’émergence d’oligarques associés, au grand jour, à des caciques issus des plus hautes sphères du pouvoir.

La corruption, un poison multiforme

Le poison se manifeste sous différentes formes avec, certaines fois, des stratégies complexes ne permettant pas d’identifier les acteurs en présence et les montages opérés. Sans prétendre à l’exhaustivité, nous pouvons matérialiser le poison algérien dans les différentes sphères suivantes.

Les commissions occultes d’intermédiaires, algériens et étrangers, des marchés internationaux de l’Algérie. Ce segment est le plus prisé. Il permet d’obtenir, dans des délais très courts, des sommes en devises, à l’abri du fisc algérien, dans des paradis fiscaux ou recyclées par l’acquisition de biens immobiliers à l’étranger.

Les monopoles de segments stratégiques de l’économie nationale. Privilèges obtenus grâce à la collusion de certains caciques du régime qui ont souvent contribué au démantèlement du secteur public.

Le détournement du foncier (terrains agricoles, industriels à des prix symboliques), souvent avec la complicité de hauts fonctionnaires, a permis d’engranger de très gros profits en un minimum de temps.

Les allocations de crédits bancaires, sans réelle justification économique. Des établissements financiers ont délivré des prêts de plusieurs dizaines de milliards sur injonction des plus hautes instances sans respecter le minimum des règles prudentielles permettant aux bénéficiaires de transférer dans des paradis fiscaux des sommes colossales.

Les surfacturations dans les importations et les sous-facturations dans les exportations ont facilité une fuite importante de capitaux.

Les marchés publics tronqués sont devenus quasiment la règle dans toutes les régions du pays. Les appels d’offres sont souvent bidonnés au profit de certains acteurs en collusion avec des corrompus, y compris au sein de l’armée.

Les nominations de complaisance, notamment dans la diplomatie, et les emplois fictifs sont opérés par centaine chaque année, générant souvent des organisations peu efficientes.

Les détournements (fraudes) divers comme les bourses à l’étranger. De nombreux enfants de hauts fonctionnaires et officianadios du régime ont bénéficié de bourses à l’étranger délivrées souvent d’une manière opaque. Ces allocations représentent des dizaines de millions d’euros par an, et produisent une désillusion dans le monde estudiantin conscient des privilèges des uns (enfants des caciques du régime) au détriment de tous.

La cession de licence d’exploitation dans certaines filières est une autre arme pour faire rapidement fortune en Algérie. Sa délivrance opaque avec des cahiers des charges volontairement mal rédigés et peu appliqués a démultiplié le poison.

L’exemple du marché automobile est criant. Certains acteurs sont suspectés d’avoir versé des commissions importantes pour occuper ce segment fort rentable. Aujourd’hui, un véhicule produit en Algérie coûte plus cher qu’à l’import, alors que l’objectif initial de L’Etat était le contraire. Le constat dramatique de taux d’intégration quasi nul dans cette industrie prouve les effets dévastateurs du poison.

Enfin, la corruption du personnel politique et diplomatique. Quand vous avez durant des élections, comme les dernières législatives de 2017, des prétendants qui acceptent de payer de fortes sommes pour être désignés candidats de grands partis, le poison s’exprime pleinement. Plus grave, certains fonctionnaires, y compris dans la diplomatie, ont marchandé leurs affectations, ne pouvant que déstabiliser en profondeur le socle d’une société qui devrait reposer sur le mérite.

Ces principaux champs ne sont pas exhaustifs mais caractérisent les grandes matérialisations de la corruption. Un poison qui coûte cher à l’Algérie.

2 – Un poison qui gangrène le pays

Le volume des dépenses de l’Algérie durant ces 20 dernières années est de près de 1000 milliards de dollars avec aisément un taux de 10% de commissions, intermédiations et surcoûts divers. Ce constat porte la perte pour l’Algérie à près de 100 milliards de dollars, spoliés durant cette période au détriment du peuple. Ces chiffres sont colossaux. C’est pourquoi, il y a urgence d’intervenir, de surcroît lorsque l’ampleur du poison est confirmée aujourd’hui par les plus hautes instances du pays.

En effet, pour la première fois en Algérie, le mardi 30 avril 2019, l’état-major reconnaît explicitement que le poison de la corruption a pris des proportions très importantes et que, selon Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major, les services du ministère de la Défense nationale disposent de dossiers de corruption «très lourds, portant sur des montants astronomiques».

La question qui reste posée est de savoir qui sont ces acteurs du poison algérien.

Qui sont les acteurs du poison en Algérie, une triangulation diabolique

Il serait naïf de croire que la corruption est uniquement tenue par les caciques du régime. Elle est un poison disséminé dans toutes les strates de la société, avec une collusion entre la bourgeoisie industrielle et commerciale, la bourgeoisie technocratique et certains caciques de la haute hiérarchie militaire couplés à des mafieux internationaux, avec le silence complice de certains Etats. Il suffit de lire les révélations des Panama Papers pour comprendre comment l’élite et certains industriels algériens, y compris parmi les plus connus, ont détourné et volé les ressources de l’Algérie.

L’associé du poison algérien, le cabinet d’avocat Mossack Fonseca

Les Panama Papers désignent des documents confidentiels sur la corruption internationale et la fraude fiscale issus du cabinet d’avocats panaméen Mossack Fonseca, révélés par un lanceur d’alerte.

L’implication d’acteurs algériens dans de nombreux montages illégaux est prouvée par des pièces probantes. Effectivement, les documents du cabinet d’avocat panaméen Mossack Fonseca révèlent la constitution de nombreuses sociétés offshore insérées dans des réseaux complexes de surfacturation, de distribution de pots-de-vin et de rétro-commissions au profit d’un certain nombre d’acteurs algériens connus et inconnus.

Ces acteurs ont exercé une influence sur une certaine élite politique en Algérie pour mettre en œuvre des stratégies d’entreprise de corruption actives d’une ampleur inégalée. D’un commun accord entre ces acteurs, les prix des contrats mais aussi des importations algériennes ont été surfacturés afin de pouvoir dégager des «marges» transférées illégalement vers des paradis fiscaux, via des montages juridiques complexes, initiés par le cabinet d’avocats Mossack Fonseca.

Pour certains marchés, des intermédiaires algériens seront imposés par de hauts fonctionnaires algériens. Les montants des commissions et des surfacturations avoisinent plusieurs centaines de millions de dollars, dont une partie a été reversée à tout un réseau d’acteurs en Algérie et à l’étranger.

La contre-attaque

Certains tentent aujourd’hui de contre-attaquer en niant les accusations et la légitimité de leurs arrestations, y compris par communiqué de presse et médias interposés, en tentant de s’ériger comme victime du système arbitraire, alors que leurs positions monopolistiques prouvent qu’ils se sont principalement construits sur la rente algérienne, à l’abri et au détriment du secteur public.

Les plus malins ont blanchi une partie de cet argent en l’investissant dans des appareils de production employant de nombreux salariés, avec des taux d’intégration assez faibles tout en bénéficiant de crédits bancaires importants, moyen de se protéger contre toutes représailles face à un système traversé de nombreuses incertitudes. Leur image a été valorisée pour les uns grâce à des investissements dans le monde des médias, source d’une volonté d’influence plus ambitieuse, espérant une totale impunité face à une justice qui était souvent aux ordres.

L’Algérie face au poison de la corruption

L’Algérie doit réagir car la stabilité du pays est véritablement menacée par ce poison qui a gangrené toutes les strates de la société, risquant de la faire définitivement exploser. Ecrire qu’un certain nombre d’industriels et autres, y compris parmi les plus connus, ont disposé de sociétés-écrans pour asseoir, d’une manière illégale, leur ascension fulgurante est une réalité qu’il faut reconnaître pour permettre à l’Algérie de faire face à ce poison redoutable.

La quasi-totalité des montages offshore opérés par ces acteurs a servi de lessiveuse à des surfacturations, commissions et rétrocommissions via des sociétés-écrans basées dans des paradis fiscaux. Cette situation est d’autant plus grave que ces dérives se sont souvent réalisées avec la protection ou l’accompagnement de caciques du régime en échange de contreparties diverses.

Pour s’en convaincre, il suffit de faire correspondre les fortunes de certains à la liste révélée des sociétés offshore du cabinet d’avocats panaméen Mossack Fonseca pour constater l’illégalité de la constitution, sur ces 30 dernières années, de beaucoup de ces nouvelles fortunes. Cette affirmation est d’autant plus probante que les actifs détenus par les Algériens, hors diaspora, ont étrangement explosé ces dix dernières années dans certaines pays (France, Suisse, Espagne, Emirats arabes unis, Etats-Unis).

Les fonds, d’origine opaque et non déclarés aux autorités algériennes comme l’exige la loi, représentent des volumes colossaux. Le volume des actifs financiers immobiliers industriels et commerciaux des Algériens (hors diaspora) peut être évalué à près de 10 milliards d’euros, montant qui aurait dû être déclaré et surtout fiscalisé en Algérie avec la justification financière. Or, il n’en est rien.

C’est pourquoi il faut se féliciter du constat, par les plus hautes autorités militaires, garantes de la stabilité et des intérêts du pays, de l’ampleur de ce poison et de son engagement à laisser la justice algérienne s’exprimer en toute transparence et sans contrainte.

Le courage de la justice algérienne

Les arrestations opérées ces dernières semaines semblent s’inscrire dans cette volonté politique de mettre une pression forte sur un certain nombre d’acteurs qui ont peut-être flirté de manière plus ou moins fine avec le poison pour construire des empires. Peut-on croire aujourd’hui, vu le contexte révolutionnaire en cours, à plus de transparence par une justice qui, par le passé, a été trop souvent aux ordres ? J’ai envie de croire à ces juges qui n’ont plus peur et n’acceptent aucune pression.

Il serait illusoire d’envisager qu’aujourd’hui un juge puisse incarcérer des personnalités aussi puissantes, disposant de réseaux encore puissants, sans détenir des pièces tangibles dans leurs dossiers. Ces juges font honneur à cette nouvelle Algérie.

Ils savent aussi qu’il est essentiel, pour rester crédible, de ne pas céder à la pression de certains tout en préservant scrupuleusement la présomption d’innocence, le respect de la procédure, le principe du contradictoire et, de manière plus large, les droits de la défense.

La justice algérienne au centre des regards

La justice algérienne est, aujourd’hui, sujette à de nombreuses interrogations. Entre les uns qui tentent de l’instrumentaliser pour régler des comptes, espérant par ce procédé échapper à leurs propres turpitudes, et les autres qui sont attentifs à l’éveil de cette justice algérienne qui semble désormais avoir les coudées franches pour instruire ces dossiers brûlants dont le cœur est le poison. De nombreuses personnes sont dans le viseur de la justice.

Ces acteurs, souvent pour la première fois, doivent rendre des comptes, eux qui pensaient être intouchables soit par leurs positions monopolistiques dans le système algérien, soit par leurs accointances avec certains caciques, soit par leurs capacités de nuisance et d’influence. Les juges semblent aujourd’hui insensibles à toutes ces pressions et, en cela, ils font un travail remarquable, à la hauteur des espérances des millions d’Algériens qui, chaque vendredi, sortent pour réclamer une nouvelle république.

Le génie des juges algériens

Le génie des juges algériens réside dans la discrétion du travail qu’ils mènent, de manière minutieuse et laborieuse, en se fixant sur le poison et en particulier sur l’origine des fortunes, l’architecture des processus frauduleux et leurs ramifications internationales.

Certains de ces acteurs visés par la justice algérienne sont même soupçonnés, sur la base d’affirmations du Consortium international des journalistes d’investigation, d’avoir financé des campagnes présidentielles à l’étranger, dont celle du président Macron. Les faits sont très graves et non prouvés, c’est pourquoi la justice doit exercer ses prérogatives en toute sérénité et transparence.

Elle ne doit être l’otage de personne, ni du pouvoir, ni du peuple, ni de la bourgeoisie technocratique, industrielle ou commerciale et encore moins de l’étranger. Si l’on prend bonne note des affirmations du général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah, la justice algérienne est désormais assurée dans ses missions sans pression aucune.

Je ne suis pas naïf, mais je n’ai que cette lecture prometteuse pour espérer un avenir meilleur pour l’Algérie. La force de cette deuxième révolution est d’avoir accéléré le processus d’émancipation en libérant la parole et, par prolongement, la justice qui n’a plus peur malgré les tentatives diverses d’instrumentalisation.

Piège de l’instrumentalisation de la justice algérienne

Les caciques et oligarques, toutes formes confondues, doivent désormais faire face à une justice redoutable car libérée et soutenue, dans sa nouvelle véritable indépendance, par les plus hautes instances – en l’espèce l’armée, colonne vertébrale du pays. La question cruciale est de savoir si l’état-major de l’armée qui s’est engagé à protéger l’indépendance des juges pourra tenir cet engagement car la pression est énorme.

En premier lieu en Algérie, par l’instrumentalisation de certains médias, de caciques du régime qui jouent un double jeu. Ensuite à l’extérieur du pays, avec des protégés en Algérie qui feront tout pour faire échouer la transition démocratique à une seconde république qui ne peut passer que par une justice forte et indépendante.

L’équation est complexe, comme souvent en Algérie. Le génie du peuple a été de s’élever massivement contre un système gangrené par le poison. Les Algériens doivent aujourd’hui être très vigilants sur leur instrumentalisation par des acteurs qui ont accaparé la rente algérienne tout en se présentant comme de véritables patriotes, entrepreneurs ou hauts fonctionnaires, alors qu’ils ont surfé sur un système gangrené par le poison.

La délicate position de l’armée

Il faut être naïf pour croire que l’évolution du mouvement sera simple et linéaire. Ce serait sans compter sur les manipulations du pouvoir encore en place.Déjà, est distillé, à travers la Toile, un discours visant à fractionner le peuple. On oppose les jeunes aux moins jeunes, le peuple aux élites, les amazighophones aux arabophones, les hommes aux femmes… Un discours qu’il faut débusquer pour mieux le combattre. Il nous faut être convaincu que tous les segments de la société sont nécessaires à la construction d’un nouvel ordre. Il faut aussi refuser de se prêter au jeu de la surenchère. Les plus zélés ne représentent pas forcément les forces du changement.Il faut aussi attirer l’attention sur la notion du jeunisme qui consiste à faire croire que la jeunesse peut tout. La jeunesse est un état biologique non une compétence. 
Méfions-nous aussi de la peuplecratie  qui veut que le peuple peut tout refaire seul, tout de suite, sans intermédiaire. Le politiquement correct oblige malheureusement à céder au populisme savamment entretenu par le pouvoir mais aussi par les experts de l’opportunisme. En outre, c’est pendant ces périodes floues mais euphoriques et pleines de certitudes qu’éclosent les ego et les ambitions les plus démesurées. Beaucoup s’estiment déjà ministrable ou présidentiable.
Bien sûr que toute la société s’est réveillée mais il lui faut faire émerger ses élites et cela nécessite du temps.Il faut être vigilant. Des voix s’élèvent pour pousser à la retraite la classe des plus âgés. J’ai dit plus haut que le jeunisme est une idéologie qui casse la continuité intergénérationnelle. Ces mêmes voix appellent aussi à rendre caducs les partis politiques d’opposition qui ont fait beaucoup avec peu, malgré les contraintes imposées par le pouvoir en place. Un discours insidieux veut faire croire que les élites ne connaissent pas les difficultés que vivent les classes dites populaires. C’est ignorer qu’en Algérie, il n’y a jamais eu d’aristocratie, ni de bourgeoisie (je ne parle pas des nouveaux riches) et que tous les citoyens viennent du même peuple. Enfin les “fake news” viennent compléter le tableau pour polluer le mouvement.

Le génie du peuple algérien est aussi d’avoir permis à tous ces magistrats intègres de se libérer de la pression d’un régime autocrate. Le peuple doit continuer à soutenir la justice dans cette nouvelle dynamique, qui nettoiera en profondeur le système corrompu pour longtemps. Dans le futur, plus aucun acteur, y compris dans la haute hiérarchie militaire, ne s’aventurera dans des malversations en se croyant impuni à vie comme ce fut le cas sous l’ère Bouteflika et même bien avant.

La justice algérienne ne sera totalement sereine que si l’armée tient sa promesse de préserver son indépendance contre toute pression, y compris lorsqu’elle s’attaque à de hauts dignitaires de l’armée impliqués dans des malversations. La seconde république échouera ou réussira en fonction de cet engagement précis de l’armée.
Du poison français au poison algérien, le paradoxe

Dans mon dernier ouvrage (décembre 2017), sous forme de lettre adressée au président de la République française, intitulé Le poison français, lettre au président de la République, l’Algérie est souvent au centre de mon analyse comme acteur démon de la mémoire collective française.

J’ai abordé la collusion de certains acteurs algériens et français pour que la mémoire algérienne continue de saigner en refusant aux Algériens le droit d’être reconnus en tant que victimes et donc de prétendre à une réparation politique et financière concernant les centaines de milliers de morts et de torturés, les milliers de femmes violées.

La France, via son Conseil constitutionnel, a fini par reconnaître, en date du 22 février 2018, l’égalité de traitement face à la barbarie coloniale. C’est une preuve de sa grandeur. Au même moment, le régime algérien restait étrangement muet face à cette décision historique.

Le silence du régime algérien face à la mémoire des Chouhada

Le président Macron m’a répondu par une lettre argumentée en date du 23 mars 2018. Je ne suis pas d’accord avec lui sur le fond, et c’est l’objet d’un prochain ouvrage. Pour sa part, le régime algérien ne m’a pas répondu, comme s’il était gêné par cette décision du Conseil constitutionnel, comme s’il existait une collusion entre certains acteurs algériens et la mère patrie France.

Pourquoi le silence complice de la France

Le poison algérien n’est pas celui de la France, même si cette dernière semble l’alimenter. La France accepte sur son territoire depuis de nombreuses années l’installation d’acteurs algériens qui investissent des centaines de millions d’euros par l’acquisition de biens immobiliers, d’affaires commerciales et industrielles, en totale infraction avec la législation algérienne.

Il n’est pas rare de voir de hauts fonctionnaires, diplomates, anciens ministres, chefs de gouvernement, de parti politique et hauts gradés de l’armée disposer de somptueux biens issus du blanchiment de capitaux, produits de la corruption opérée en Algérie.

La France semble peu soucieuse de l’origine des fonds, comme s’il existait une forme de silence acceptée par les deux parties. Il serait utile de répertorier le nombre de ces acteurs disposant d’un bien en France. Souvent, ces acquisitions sont couplées à l’obtention de la nationalité française pour eux et leurs progénitures.

Ces biens sont souvent établis au nom de leurs proches pour échapper aux éventuelles poursuites. La France n’est pas le seul pays, mais c’est celui qui draine le plus d’argent sale en provenance de l’Algérie, loin devant la Suisse, l’Espagne ou les Emirats arabes unis. Le volume des actifs des algériens (hors diaspora) peut être estimé à plus de 10 milliards d’euros.

Cet accueil français bienveillant pour ces acteurs est une forme d’appel d’air pour faire perdurer le poison algérien, c’est pourquoi il est urgent d’agir, y compris par une coopération fiscale rénovée entre l’Algérie et ces pays.

Pourquoi cette collusion coûte cher à l’Algérie

Pourquoi cette collusion ? Pour la France, l’Algérie doit rester sa chasse gardée sur de nombreux secteurs. En contrepartie, la France est souvent accueillante et bienveillante à l’égard de ses officionados (complices) dont un grand nombre sont des caciques du régime algérien ou des acteurs économiques bénéficiaires du poison.

Précisément, la contrepartie demandée à ces Algériens est de maintenir le système de rente en Algérie en étant très peu exigeants sur la nature et le volume des investissements français dans le pays. La seconde contrepartie est d’exiger de ces Algériens de ne jamais parler de mémoire et encore moins de réparation, au risque de franchir une ligne jaune.

Enfin, d’accepter l’idée de ne surtout pas s’élever contre le poison français, y compris sur la stigmatisation de ces musulmans, dont la majorité sont des ressortissants algériens, comme les nouveaux porteurs de l’antisémitisme français car antisionistes, comme l’affirme le président Macron.

Ce dernier a octroyé récemment, le 18 avril 2019, la plus haute distinction française, la Légion d’honneur, à un des porteurs les plus farouches du poison français : Michel Houellebeck. Un islamophobe notoire, qui assume pleinement sa haine des musulmans de France où les Algériens sont majoritaires. Une forme d’humiliation supplémentaire.

La diplomatie algérienne est restée silencieuse. Remettre la légion d’honneur à Michel Houellebeck est une offense supplémentaire pour tous les Algériens et devrait faire réfléchir ces oligarques, caciques du régime, représentants diplomatiques algériens qui s’accommodent en silence de ces agressions pour souvent, préserver de piètres, positions privilégiées.

 

Cette posture complice entre acteurs français et algériens explique en partie la mollesse de la position de l’Etat français à cette seconde révolution qui risque fort de lui faire perdre un certain nombre de privilèges. En résumé, cette collusion coûte cher à l’Algérie, d’abord parce qu’elle maintient le poison algérien en hébergeant sans scrupules, en France, tous ces oligarques et caciques du régime tout en gangrenant l’Algérie.

Le poison français est lié au poison algérien : le premier gangrène la société française par ses enfants d’origine algérienne à qui on nie la pleine citoyenneté et le droit de vivre dignement avec une mémoire apaisée ; le poison algérien gangrène tout un pays en polluant les rapports sociaux et, de manière plus large fait s’effondrer les valeurs patriotiques de tout un peuple qui a le sentiment que toute son élite est corrompue.

Ces deux poisons se rejoignent quand les élites de ces deux nations s’entendent sur le dos du peuple algérien pour se taire et couvrir les méfaits de l’autre. C’est d’autant plus grave que cela dure depuis presque toujours, créant une forme d’inertie profonde où le plus grand perdant est l’Algérie. C’est pourquoi il sera urgent de rénover en profondeur les rapports algéro-français.

La IIe république face au poison, des exigences vitales

Pour lutter contre le poison, l’Algérie s’est dotée depuis de nombreuses années de structures. La première fut cette fameuse Cour des comptes créée en 1978 qui avait condamné, le 6 janvier 1983, l’ex-président Bouteflika pour détournement de fonds.

Près de 60 millions de francs avaient été transférés illégalement des caisses du ministère des Affaires étrangères vers des comptes secrets en Suisse. D’autres acteurs, en particulier d’anciens ministres, seront également poursuivis pour mauvaise gestion. De ces condamnations, il ne restera presque rien dans la lutte contre le poison. Abdelaziz Bouteflika deviendra président de la République et ses acolytes occuperont les plus hautes fonctions ministérielles.

D’autres dispositifs et structures de lutte contre le poison seront créés. Force est de constater que les résultats ont été minces, en grande partie par l’implication de nombreux acteurs, tous secteurs confondus, y compris parmi les plus hautes de fonction de l’Etat. En réalité, les résultats sont catastrophiques vu l’ampleur et les effets dévastateurs du poison en Algérie : désillusion du peuple et détournement de près de 10 milliards d’euros chaque année, toutes malversations confondues.

Des mesures urgentes à prendre

La IIe république n’existera que si ce poison est éradiqué dans ses racines, c’est-à-dire en appliquant scrupuleusement la loi où la prévention, le contrôle et surtout la lutte active sur le plan national et international seront opérés.

L’Algérie est aujourd’hui à la croisée des chemins : soit elle décide de considérer la lutte contre ce poison comme priorité nationale, soit elle continue à faire semblant de ne pas percevoir l’ampleur de ce fléau qui est le principal frein au développement du pays. La IIe république que scandent des millions d’Algériens chaque vendredi est un cri du cœur.

Le peuple exige la fin de ce poison comme constituant d’une société malade. Les Algériens ont envie de croire à un grand projet de société, basé sur la dignité de chacun, la liberté et la démocratie. Concrètement, de nombreuses mesures peuvent être impulsées.

Ce n’est pas l’objet de cette analyse, mais il est certain qu’il faudra revoir en profondeur le contenu des conventions fiscales avec les pays d’accueil des fraudeurs algériens, en premier lieu la France, puis les autres. Dans ce cadre, l’Algérie peut aisément, si elle le souhaite véritablement, récupérer près de 10 milliards d’euros de fiscalité non perçus.

Il est certain que les barons de la rente feront de la résistance. Le nombre de ces acteurs peut être évalué à 200 personnalités qui contrôlent près de 90% du volume des importations algériennes.

Certains de ces mêmes acteurs tentent aujourd’hui de se présenter avec une indécence rare comme les plus fervents défenseurs de la IIe république pour tenter d’échapper aux risques de poursuitse. La question stratégique qui reste posée est de savoir vers quel modèle doit-on aller et avec quel type de libéralisation nous souhaitons opérer.

De Messaoud Zeghar à Issaad Rebrab

Messaoud Zeghar était un des premiers fournisseurs d’armes durant la Révolution. L’un des hommes les plus riches d’Algérie, il était le seul ami du président Boumediène. Homme d’affaires gérant un empire international aux quatre coins du monde – dont le leader mondial de la télécommunication militaire, l’entreprise allemande Telemit (Telemit et Mittermeir) – il a été le premier algérien à acheter un fleuron international aux débuts des années 1980.

Il était aussi un intermédiaire redoutable sur de nombreuses transactions commerciales entre l’Algérie et le reste du monde, à un moment où il n’était pas interdit de le faire.

Derrière cette couverture entrepreneuriale, il était surtout un vrai patriote qui a servi son pays dans de nombreuses missions secrètes. Disposant de plusieurs passeports diplomatiques et d’ordres de mission permanents de la présidence de la République, en particulier -secrets de la non-ingérence américaine dans la nationalisation des hydrocarbures en 1971.

Avec l’arrivée du président Chadli Bendjedid, on le remerciera en l’incarcérant aux motifs d’«atteinte à la sûreté de l’Etat» et«espionnage au profit d’une puissance étrangère».

En réalité, il avait permis à l’Algérie de maintenir dans le secret ses relations avec les Etats-Unis à un moment où l’Algérie était dans le viseur de l’ex-puissance coloniale et d’Israël, qui s’accommodaient mal du soutien indéfectible de l’Algérie à la Palestine colonisée. Cette incarcération de 32 mois, dont il fut ensuite disculpé de tous les chefs d’accusation, l’a anéanti.

Dans les faits, on l’avait simplement neutralisé au profit de nouveaux intermédiaires sans que ces derniers soient patriotes au service des intérêts supérieurs de l’Etat comme l’était Zeghar. Il mourut en Espagne, en 1987, d’une crise cardiaque et non d’un empoisonnement comme certains l’ont prétendu, dans l’anonymat, meurtri par son pays qui l’avait broyé comme un vulgaire trafiquant, alors qu’il avait donné sa vie pour que son pays soit libre et plus fort.

Issaad Rebrab est sûrement aussi un patriote. Il a constitué un empire en peu de temps avec à son actif des milliers d’emplois crées en Algérie en étant leader, voire le seul acteur, sur un certain nombre de segments de l’économie algérienne. Certains l’idéalisent comme un génie des affaires et un exemple à suivre dans l’entrepreneuriat

. D’autres le considèrent comme un acteur qui a amassé une fortune grâce à la rente et à des positions monopolistiques, avec la protection de certains caciques du régime. Certains affirment qu’il est l’un des plus anciens clients du cabinet panaméen Mossack Fonseca et qu’il a créé des sociétés en Suisse et ailleurs pour échapper à la législation algérienne.

Ces affirmations sont reprises par des médias, comme l’illustre journal français Le Monde. Certains vont même jusqu’à l’accuser d’avoir financé la campagne du président français Emmanuel Macron. Toutes ces accusations sont très graves et personne ne peut prétendre savoir si elles sont fondées ou non, si ce n’est la justice algérienne. Rebrab ne doit être ni idéalisé ni stigmatisé.

Il devra simplement répondre devant une justice algérienne sereine, indépendante, rigoureuse et juste. Il est essentiel que sa présomption d’innocence soit respectée. Le risque de son incarcération c’est que soit reproduit, avec le cas Issaad Rebrab, le même traitement carcéral qu’avec Messaoud Zeghar, c’est-à-dire une détention préventive sur de nombreux mois et ensuite une libération par acquittement car les chefs d’inculpation étaient «bidon».

On aura alors reproduit le pire. La justice aura été à nouveau instrumentalisée par le régime pour neutraliser certains acteurs gênants par leur engagement sincère au service de l’Algérie. Pour cette raison, il me paraît essentiel qu’il puisse se défendre activement des lourdes charges qui semblent peser contre lui.

Si la justice le considère coupable de certains faits, il devra payer sa dette et le peuple devra l’accepter en considérant que plus personne n’est intouchable en Algérie. Ses soutiens – dont je ne fais pas partie – sont contreproductifs en voulant faire pression sur la justice, y compris certaines fois par des relents régionalistes. Laisser faire la justice, c’est aussi laisser révéler la vérité qui peut-être innocentera Issaad Rebrab.

Conclusion

Le poison est ancré dans la société algérienne depuis de nombreuses années. Aujourd’hui, il est révélé au grand jour et semble combattu de la manière la plus déterminée par des magistrats qui savent que l’avenir du pays est entre leurs mains.

C’est pourquoi il faut les soutenir tous les vendredis. En parallèle, il est certain que le remède au poison devra s’inscrire dans une relation frontale avec la question de la rente qui s’est installée dans le système algérien, comme le confirme le syndrome hollandais. Cet esprit rentier a pris son envol dans les années 1970, en le faisant passer du secteur public au secteur privé au début des années 1980 pour s’internationaliser à grande échelle dans les années 2000, dans le cadre de la mondialisation.

Cette question du traitement de la rente sera le sujet crucial des prochains mois, si l’on veut véritablement amorcer une IIe république avec de nouveaux repères, qui ne pourront que s’agglomérer autour d’un solide projet pour le pays, loin de ce qui s’est passé ces 30 dernières années.

Les acteurs du poison devront rendre une grande partie des sommes accumulées, souvent illégalement, d’abord de manière amiable, ensuite d’une manière contraignante si les effets escomptés ne sont pas obtenus. Il est certain, par contre, que le positionnement actif de la justice, qui n’a plus peur, aura des répercussions profondes sur l’économie algérienne.

Cette nouvelle donne fera émerger sans aucun doute la dynamique nouvelle d’une véritable filière entrepreneuriale plus transparente, loin des acteurs prédateurs masqués, ou visibles, qui ont amassé des fortunes qu’ils ont souvent exhibées par des connexions illégales.

Dernière leçon utile du génie algérien face à ce poison : l’extérieur – en particulier certains pays – ne pourra plus opérer en toute impunité en Algérie, comme ce fut le cas durant de nombreuses années avec leurs relais locaux.

Cette forme d’humiliation permanente de tout un peuple qu’on volait au grand jour, sans qu’il puisse combattre ce poison, ne sera plus possible, à la seule condition que nous gardions dans nos mémoires l’esprit libre de nos ancêtres qui ont donné leur vie pour ne plus courber l’échine.

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