Seddik Larkeche.
Docteur en sciences de gestion et en sciences politiques, expert en gestion stratégique des risques

L'armée face au hirak

El Watan, le 07 juin 2019

L’armée est traversée, depuis le 22 février 2019, par un dilemme : préserver un régime autocratique en place ou se ranger du côté d’un peuple en gronde. Jusqu’au 5 mars 2019, l’armée était pour le 5e mandat de l’ex-président Bouteflika.

Il a fallu attendre le discours d’Ahmed Gaid Salah, chef d’état-major de l’ANP, le 26 mars 2019, prônant l’application de l’article 102 de la Constitution pour ouvrir la voie au départ du président Bouteflika gravement malade.

Le soutien de l’armée au 5e mandat était incompréhensible pour le peuple comme si cette institution militaire – colonne vertébrale de l’Algérie et composée principalement des enfants du peuple – ne comprenait plus la majorité de ses autres enfants. La puissance du hirak, massif, pacifique et transversal a sauvé son armée d’une perdition dans les ténèbres de l’autoritarisme pour la ramener à ses côtés, pour construire la nouvelle Algérie.

C’est dans ce cadre que l’armée a su habilement réagir en se rangeant du côté du peuple en poussant, le 2 avril 2019, Abdelaziz Bouteflika à la démission. Les jours suivants ont vu un certain nombre de caciques du régime évincés, avec, en supplément, un processus de libération de la justice pour attaquer frontalement la corruption, le poison le plus nocif en Algérie.

Le chemin parcouru depuis le 22 février 2019 est extraordinaire. Une onde de choc a percuté le régime autocratique algérien, mais ce régime est toujours en place c’est pourquoi le peuple exige le départ de tous. «Yatnahaw ga3», en d’autres mots il faut que ce régime tombe réellement et soit remplacé par un nouveau système, véritablement démocratique, avec de nouveaux acteurs.

Face à cette exigence, l’armée pratique la politique des petits pas, ne souhaitant pas s’écarter du cadre constitutionnel, garant pour elle de toutes les dérives possibles, face un hirak exigeant sur le départ immédiat de tous les acteurs symboles de l’ancien régime.

L’impossible élection du 4 juillet 2019

L’élection présidentielle voulue par l’armée à l’échéance du 4 juillet 2019 a été reportée. Ce report était inéluctable pour plusieurs raisons. La première : le refus du peuple de voir organiser l’élection présidentielle sous l’autorité du chef de l’Etat, Abdelkader Bensalah, et du chef de gouvernement, Noureddine Bedoui, deux symboles de l’ère Bouteflika. La deuxième raison réside dans l’espoir que nourrit le peuple de voir pour la première fois des élections présidentielles libres.

La troisième raison est l’impossibilité de constituer à court terme une véritable diversité de candidats, un fichier électoral revu en profondeur et l’assurance d’une réelle transparence des élections. Ces trois conditions, auxquelles s’ajoute l’absence de candidats crédibles, n’étant pas réunies, le pouvoir a été contraint de reculer face à la pression populaire. La question principale qui reste posée est de savoir comment l’Algérie peut refaire fonctionner ses institutions avec l’adhésion de son peuple, qui manifeste par millions chaque vendredi.

Le difficile dialogue avec l’Armée

Le peuple qui demande la fin du régime et l’avènement d’une IIe République se trouve confronté à une institution militaire qui peine à sortir du cadre constitutionnel. La grande difficulté réside dans la mise en œuvre de cette deuxième république qui ne peut se faire qu’avec cet acteur qui dispose du véritable pouvoir en Algérie et qui est l’arbitre du jeu politique depuis 1962.

Afin de sortir de l’impasse politique dans laquelle se trouve l’Algérie, le chef d’état- major de l’ANP, Ahmed Gaïd Salah a invité, le 28 mai 2019, le hirak à un dialogue constructif.

Dialogue qui semble impossible, d’une part en raison de l’absence de représentants légitimes du hirak et, d’autre part, parce que l’armée, sous couvert du risque de vide constitutionnel, reste sourde aux revendications du peuple, à savoir le départ du gouvernement Bedoui et de Bensalah. La non-satisfaction de cette demande symbolique conforte la méfiance du peuple et plonge l’Algérie dans une incertitude profonde.

L’enjeu des représentants du hirak

Aujourd’hui, il y a urgence, voir péril en la demeure, d’élire des représentants du peuple car le pays tourne au ralenti. Tous les acteurs sont en suspens, avec une économie en berne qui perd chaque jour des milliards par le gel de nombreuses activités, tous secteurs confondus. La nature ayant horreur du vide, l’exaspération du peuple peut se transformer en actions plus radicales et faire basculer l’Algérie dans la matérialisation de risques divers, où tous les scénarios sont possibles. Il est donc urgent d’amorcer un processus de concertation entre l’armée et le hirak. Quelle sortie peut être envisagée et comment dépasser cette équation complexe où un dialogue de sourds s’est installé ?

Deux options possibles : désignation ou élection de représentants du peuple

A. Désignation : un processus en deux temps, mais risqué

Pour sortir de la période incertaine que traverse l’Algérie, l’idée défendue par certains et en particulier l’armée est d’installer dans un premier temps une commission électorale indépendante qui aura pour fonction de préparer l’échéance présidentielle. Dans un second temps, se diriger vers une élection présidentielle au plus tôt, afin de préserver le socle constitutionnel et combler au plus vite la vacance des institutions.

Le risque principal de cette option est de retrouver, au sein de cette commission électorale indépendante, des acteurs désignés ou cooptés par l’armée sous couvert de légitimité apparente, qui risquent d’être rejetés par le peuple, rendant de facto le prochain scrutin présidentiel peu légitime. On aura alors enclenché un processus en apparence démocratique sans se donner les moyens d’une véritable transformation du régime, demande réitérée chaque vendredi par le hirak.

B. élections : Un processus en trois temps, prélude à la IIe république

Ce processus a l’avantage de répondre aux attentes du peuple et d’enclencher des bases démocratiques véritables. Il pourrait se matérialiser en trois temps : l’élection des représentants du peuple, la négociation avec l’armée et la mise en œuvre des premières élections présidentielles libres en Algérie.

Le premier temps devra être consacré à l’élection de représentants du peuple, couronnée par une conférence nationale qui permettrait de poser les bases du dialogue avec l’armée et les revendications principales. Pour son bon déroulement, plusieurs conditions doivent être remplies. D’une part, l’armée – et non le gouvernement ­– doît être garante de son bon déroulement, en particulier en termes de sécurité et de transparence. D’autre part, le processus électif devra permettre à chaque wilaya d’être représentée, ainsi que la diaspora.

Enfin, devront être privilégiés les nouvelles générations, les jeunes et les femmes avec une parité totale. L’aboutissement de ces élections pourrait se formaliser par une conférence nationale qui permettra d’écrémer les nombreuses candidatures. Là encore, le principe démocratique d’élection ­– et non de désignation – au sein de la conférence nationale sera décisif. Cette condition indispensable de légitimité par le vote et non par la désignation neutralisera tous ceux et celles qui tentent aujourd’hui de se présenter d’une manière opiniâtre comme les représentants naturels du hirak.

Dans un second temps, les doléances du peuple recueillies lors de la conférence nationale serviront de base idéologique à la négociation avec l’armée. L’enjeu principal de cette négociation sera d’obtenir de l’armée quatre garanties : la sécurité et la transparence de l’élection des représentants du peuple, l’engagement de l’armée de ne pas imposer son homme dans ses élections des représentants du hirak ou dans les futurs présidentielles, la refonte du fichier électoral et, enfin, l’expression de toutes les diversités, pour une présidentielle véritablement transparente pour la première fois en Algérie.

C. Les représentants du peuple : un comité des sages au lieu d’une commission électorale indépendante

Les représentants élus du hirak peuvent être désignés sous l’appellation de «comité des sages», à distinguer de la commission électorale indépendante voulue par certains, qui n’aurait pas la légitimité escomptée car désignée par le pouvoir sur des critères opaques, même si l’intégrité des membres de cette commission indépendante était mis en avant.

Advertisements
 

La force du «comité des sages» est qu’il sera élu et non désigné, avec des membres exclusivement issus de la société civile, ne pouvant prétendre à une quelconque fonction dans la future gouvernance, prouvant ainsi leur loyauté à l’égard du processus. L’enjeu principal est de disposer au plus vite de représentants du peuple élus et non désignés, car c’est le socle et la garantie d’une véritable démocratie, fondement essentiel de la seconde République. Les désignations seront toujours sujettes à contestation et fragiliseront fortement les bases de la nouvelle démocratie algérienne.

Les visages du hirak

Le hirak demande légitimement un changement de régime et sa non-récupération par les partis politiques traditionnels. La classe politique a été neutralisée depuis presque toujours et est aujourd’hui fortement discréditée auprès du peuple par son inaction et ses accointances diverses avec l’ancien régime. Quant aux partis de l’alliance présidentielle, qui soutenaient le 5e mandat de l’ex-président Bouteflika, ils sont également illégitimes au regard du hirak. Aujourd’hui, tous ces acteurs tentent de se présenter comme les nouveaux fervents défenseurs du hirak. Personne n’est dupe. Le hirak est composé de nombreux acteurs qu’il est utile d’identifier ; il faut comprendre leur logique afin qu’ils soient légitimement représentés par un «comité des sages» élu à leur image.

A. Les jeunes et le Hirak, place aux nouvelles générations

La force de ce mouvement de contestation pacifique réside dans l’engagement de tous ces jeunes qu’on croyait anesthésiés par le consumérisme et la malbouffe. Au contraire, ils ont été le déclencheur et sont le moteur de cette révolution. Grâce aux réseaux sociaux, ils ont su diffuser l’information et les appels à la mobilisation. Il est essentiel qu’ils participent activement à la nouvelle donne algérienne en étant des membres actifs du «comité des sages», mais aussi des acteurs impliqués dans la future élection présidentielle et partie prenante de la future gouvernance. Il faut un renouvellement politique radical. C’est pourquoi des personnalités respectables comme Zeroual, Benflis, Hamrouche, Benbitour, Bouchachi, Assoul, Saadi et autres doivent transmettre le flambeau à ces jeunes générations et renoncer à toute ambition présidentielle.

Ce serait un acte puissant et un symbole de leur part – car étant tous d’un âge avancé et surtout ayant exercé une fonction au sein de l’ancien gouvernement – qu’ils accompagnent le mouvement et s’engagent à ne briguer aucune investiture. Il pourrait leur être demandé d’accompagner la transition sans en être partie prenante, signe d’une transmission intergénérationnelle indéniable. Ce serait enfin une belle leçon donnée à tous ces anciens caciques du régime, y compris au sein de l’armée, qui souhaitent garder leurs privilèges et ne pas laisser la place à cette jeunesse prometteuse où les femmes sont nombreuses.

B. Les femmes et le hirak

La femme algérienne a toujours été présente dans les tournants historiques de l’Algérie. Ce fut le cas durant la guerre d’indépendance où elle a su maintenir les cellules familiales debout avec peu de ressources et avec des maris souvent contraints par le joug colonial à l’absence. Son implication physique dans la lutte contre l’occupant est indéniable, payant un lourd tribut dans sa chair en servant souvent d’otage pour saper le moral des chouhada. Les milliers de femmes violées, torturées, dont beaucoup sont restées silencieuses sur les sévices subis durant cette guerre, n’ont pas été reconnues à leur juste valeur par l’Algérie.

Toutes ces femmes d’honneur et leurs descendances ont été remerciées par un code de la famille archaïque, infantilisant : un affront à leur dignité. Aujourd’hui, dans le hirak, là encore, elles constituent le pilier du mouvement par leur émancipation, leur vigueur mais aussi la beauté de leurs expressions, qui donnent le courage à beaucoup de ne pas baisser les bras et de continuer le combat pour l’avènement de la IIe République. La femme algérienne devra être un pilier effectif du «comité des sages», avec une parité imposée ainsi qu’à tous les échelons dans la nouvelle gouvernance algérienne, et non plus ces «nominations prétextes» pour tenter de justifier le retard sur la condition de la femme en Algérie. 70% des diplômés de deuxième et troisième cycles universitaires sont des femmes. L’Algérie, dans son nouveau projet de développement, devra intégrer la femme comme pièce maîtresse de manière transversale.

C. Les ni-ni ou l’enjeu de la diaspora dans le hirak

Les Algériens de l’étranger, souvent niés par leurs pays d’accueil où le poison du racisme s’exprime à leur encontre, oubliés par l’Algérie, leur pays d’origine comme s’ils étaient ni Algériens ni Français. Comme des hommes sans noms, ballotés entre ces deux pays, continuellement en quête d’identité et de l’amour de la mère patrie Algérie. Cette Algérie qui dispose de structures consulaires et diplomatiques souvent peu efficientes (personnel mal formé, sureffectifs, organisation chaotique, nominations de complaisance, surcoûts divers…) et décalées des attentes de leurs ressortissants. La diaspora est également impliquée dans le hirak. C’est aussi un appel pour qu’on les entende, car ils ont l’Algérie dans leur cœur depuis toujours. Les représentants du hirak doivent intégrer les Algériens issus de la diaspora, ils sont une chance extraordinaire pour le décollage de l’Algérie.

D. Les acteur masqués du Hirak

Aujourd’hui, tout le monde se revendique du hirak, y compris les anciens caciques du régime, alors qu’avant le 22 février, un grand nombre ne croyait pas à la transformation du système et à la conscience collective du peuple algérien. Beaucoup étaient même favorables au 5e mandat. Certains on pris conscience, dès le départ, de l’opportunité de saisir cette occasion pour espérer récolter une part de pouvoir dans la nouvelle Algérie.

Ces acteurs sont issus de tous les secteurs de la société algérienne, y compris des médias, et tentent par des moyens subtils d’imposer leurs poulains, car l’enjeu est de taille. Celui qui représentera le hirak disposera du futur pouvoir en Algérie, y compris dans ses conséquences internationales. C’est la raison principale pour laquelle l’armée est autant sur ses gardes. Elle est dans le respect et le soutien de ce hirak et, à la fois inquiète et vigilante quant à l’instrumentalisation dont il fait l’objet. C’est ce double positionnement qui explique en partie la politique des petits pas de l’armée, arbitre du jeu politique algérien depuis toujours.

Le mérite revient en réalité à tous ces jeunes anonymes qui ont décidé de braver les interdits et de manifester massivement pour exiger la chute du régime, y compris au péril de leur vie. Les dérives sécuritaires de certains acteurs zélés – qui ne font pas honneur à l’institution qu’ils représentent – à l’encontre de militants doivent être condamnées sans réserves. Il est urgent de libérer tous les militants, journalistes et acteurs divers de la société civile qui ont été emprisonnés hâtivement pour délit d’opinion.

L’élection – et non la désignation – des représentants du peuple sera une garantie supplémentaire contre ce risque de récupération du hirak, pour ne pas se faire voler cette révolution.
processus séquentiel ou élections libres pour ne pas se faire voler la révolution

Le processus pourrait s’étaler sur une période d’environ 14 mois et se présenter de la manière suivante :

1. Report des élections présidentielles (juin 2019), étape enclenchée et effective depuis le samedi 25 juin 2019 ;
2. Départ du gouvernement Bedoui et de Abdelkader Bensalah (juin/juillet 2019).
3. Accord de l’armée pour des élections libres des représentants du hirak (Juin 2019);
4. Conférence nationale du hirak et élection du comité des sages (septembre 2019). La conférence nationale devra aboutir à l’élection du «comité des sages» dont les représentants seront choisis parmi les représentants élus par le peuple.
5. Négociation avec l’armée et préparation de l’élection présidentielle (septembre-octobre 2019). La conférence nationale sera l’occasion d’élire les membres du «comité des sages», mais aussi de poser les bases du dialogue avec l’armée.
6. Election présidentielle (décembre 2019).
7. Elections législatives (janvier 2020).
8. Débat et élaboration d’un projet de société (février 20120 à août 2020)
9. Refonte de la Constitution (septembre 2020).

La fin d’une époque ou Le courage de prendre le bon départ

Le génie du peuple algérien est d’être capable du meilleur. Il l’a prouvé à travers sa révolution d’indépendance et il montre à nouveau au monde entier qu’il est encore capable de développer une maturité politique exceptionnelle, forçant le respect de tous. Aujourd’hui, l’enjeu réside dans la conscience des acteurs en présence. Le peuple ne doit pas se faire voler sa révolution, il doit rester tenace et inflexible sur un idéal révolutionnaire de société où la liberté, la justice et la solidarité ne seront pas de vains mots. C’est pourquoi il faut enclencher, dès maintenant, un véritable processus démocratique. Et cela commence par l’élection – et non la désignation – des représentants du peuple. Ne pas le faire risquerait de fragiliser de manière durable les assises de la IIe République. Les négociations avec l’armée seront ardues et de faible portée si elles sont menées par des acteurs désignés dont la légitimité, quelles que soient leurs qualités, restera faible.

Le second enjeu est la nature du dialogue avec l’armée. Le hirak arrivera-t-il à convaincre cet acteur, pilier en Algérie, pour le passage à une véritable démocratie ? J’ai envie d’y croire car les nombreux officiers supérieurs qui entourent et conseillent le chef d’état-major, Ahmed Gaïd Salah, sont parfaitement conscients des risques pour le pays si nous ne réussissons pas pleinement cette deuxième révolution. Le pire est envisageable et les demi-mesures en font partie, car elles conforteront notre impossibilité de passer le palier nous permettant d’entrer dans le concert des nations démocratiques, alors que nous pouvons devenir la première nation arabe véritablement démocratique.

L’enjeu est de taille et en vaut la peine. L’avenir nous dira si mon optimisme mesuré était décalé.

Mais une chose est certaine : l’Algérie ne sera plus comme auparavant, soit elle sera meurtrie à jamais par une seconde révolution avortée, soit elle entrera dans une nouvelle ère de lumière et de prospérité sans précédent grâce à la dignité retrouvée de son peuple et d’une armée qui aura su s’asseoir au seuil de l’histoire en se retirant réellement du champ politique. J’ai envie de croire à la deuxième option et j’invite tous les intellectuels et chaque Algérien à s’y impliquer.

L’Algérie a besoin de tous ses enfants, chacun à sa manière et loin des querelles de chapelle ou des egos puérils, pour que cette deuxième révolution réussisse, nous permettant d’être les dignes descendants de nos chouhada.

© 2019, Prisma All Rights Reserved.

Print Friendly, PDF & Email