Arezki IGHEMAT. Ph.D en économie, Master of Francophone Literature (Purdue University, USA).

L’Algérie connaîtra-t-elle un «printemps» démocratique sans violence ?

Introduction

Lors de ses récentes et courantes descentes dans les rues du pays – soulignons qu’il s’agit d’un mouvement qui touche l’ensemble du pays et non pas une province spécifique –, le peuple algérien demande une seule chose : le changement politique. Il ne demande pas du pain ; il ne demande pas une quelconque assistance de l’Etat ; il ne demande pas une réévaluation des salaires.

Il demande que l’Algérie passe d’une politique de flou politique (et économique) à une transparence politique (et économique) ; d’un mismanagement (ou absence totale de management) à un réel management politique et économique qui conduise à un développement soutenu et soutenable de l’économie à moyen terme.

Il demande que les leaders politiques – non seulement au sommet, mais à tous les niveaux de l’administration – rendent des comptes aux instances qui le représentent (ou qui devraient normalement le représenter). En un mot, ce que le peuple demande, c’est le passage à une démocratie réelle qui ne serait plus une démocratie de façade, de simples paroles et de simples promesses.

Avant de tenter de répondre à la question principale posée dans le titre de cet article – L’Algérie sera-t-elle en mesure de connaître un «printemps» démocratique sans nouveau bain de sang ? –, il n’est pas inutile de retourner brièvement aux «printemps» connus par l’Algérie (notamment ceux de 1988 et 2001) et des plus récents printemps arabes de 2010-2011 (notamment en Tunisie et Egypte) et voir la ou les différences entre tous ces printemps et les récentes manifestations en Algérie.

Les printemps algériens et arabes passés ont été plus ou moins marqués par la violence et la répression

Commençons par les printemps algériens. Par printemps algériens, nous entendons tous les soulèvements populaires qui ont eu lieu depuis l’indépendance. Les plus notables de ces événements sont ceux du 5 octobre 1988 et du 18 avril 2001. Pendant les manifestations de 1988 (5 octobre – 11 octobre 1988), le peuple algérien est sorti en masse partout sur le territoire national.

Ces manifestations, qui ont démarré à Alger et se sont répandus à d’autres wilayas, ont provoqué des dégâts matériels et humains importants (plus de 500 morts et plus d’un millier de blessés). Ces événements ont eu pour résultat politique la chute du parti unique (le FLN) et l’introduction de réformes économiques et politiques qui ont mis fin à deux décennies de gouvernement et d’économie centralisés.

Les raisons qui avaient poussé à ces soulèvements étaient d’abord d’ordre socio-économique, notamment : l’augmentation des prix des produits de première nécessité, les mesures d’austérité instituées par le gouvernement, et le niveau de chômage et ses conséquences sur les jeunes.

Rappelons que les objectifs visés par les manifestants étaient principalement les symbôles publics : bâtiments administratifs et gouvernementaux, entreprises publiques (comme Air Algérie et Riadh El Feth), les véhicules publics (mais aussi les véhicules privés de luxe), etc. Sur le plan sécuritaire, les manifestations ont poussé le gouvernement à décréter l’état d’urgence (6 octobre 1988) et un couvre-feu (8 octobre 1988) allant de minuit à 6 heures du matin. Les manifestations avaient été sauvagement réprimées, avec les conséquences matérielles et humaines évoquées ci-dessus.

Des réformes économiques et politiques avaient été entreprises, notamment l’établissement d’une nouvelle Constitution en 1989 et la libéralisation de la société civile suite à la loi de 1989 sur les associations à caractère politique aboutissant à la création de plus de cinquante partis politiques et de plusieurs médias indépendants.

Le second grand mouvement populaire, appelé «Printemps noir», qui a eu lieu du 18 avril au 14 juin 2001, a touché surtout Alger et la région kabyle. Ces manifestations avaient été le résultat de la marginalisation culturelle de longue durée subie par la région kabyle.

L’appellation de «Printemps noir» fait allusion aux événements connus sous le nom de «Printemps berbère» dans les années 1980 où la population kabyle avait contesté l’interdiction de la culture berbère par le gouvernement et réclamé la démocratisation du pays. Rappelons que le «Printemps noir» a commencé le 18 avril 2001, deux jours avant la commémoration du «Printemps berbère».

Les troubles avaient été déclenchés après qu’un jeune lycéen de 18 ans, Massinissa Guermah, ait été mortellement blessé par une rafale d’arme automatique tirée par un gendarme dans la localité de Béni Douala en Kabylie. Les cibles des manifestants, ici encore, sont les brigades de gendarmerie, et en général toutes les institutions de l’Etat, accusées d’abus de pouvoir et d’atteinte à l’honneur des populations kabyles.

De nombreux bâtiments publics avaient été brûlés et des émeutes généralisées s’étaient étendues à l’Algérois et à l’ensemble de la région kabyle. Face à ces manifestations, les autorités avaient réagi, une fois de plus, sauvagement par la répression et ont tiré à balles réelles sur les manifestants, faisant plus d’une quarantaine de morts et des centaines de blessés, rien que pour les journées du 25 au 28 avril 2001.

Les manifestants avaient présenté un certain nombre de revendications, dont une des plus importantes est l’institution de la langue amazighe comme langue nationale à côté de la langue arabe. Le second groupe de «printemps» qui est d’un intérêt pour la compréhension des événements actuels en Algérie est constitué par ce qu’on appelle les «Printemps arabes» de 2010-2011.

Parmi ces printemps arabes, les plus intéressants pour l’analyse des événements algériens d’aujourd’hui sont ceux de Tunisie – appelés de plusieurs noms : «Révolution du Jasmin», «Révolution de Sidi Bouzid», «Révolution de la Dignité» – et d’Egypte – tantôt appelés : «Révolution du Papyrus», «Révolution du Lotus» ou encore «Révolution du Nil».

S’agissant du printemps tunisien, il a commencé le 17 décembre 2010 et s’est terminé le 27 février 2011, soit deux mois et dix jours. Les événements ont été déclenchés à la suite de l’immolation par le feu d’un jeune vendeur ambulant de fruits et légumes de Sidi Bouzid, Mohamed Bouazizi, après que les autorités de police aient confisqué sa marchandise.

Cependant, les motivations générales qui ont été à l’origine des émeutes sont de nature socio-économique et politique : chômage, notamment des jeunes ; libertés individuelles et politiques baffouées, absence de démocratie, injustice, etc. Là encore, les émeutes avaient été réprimées par les autorités de police, avec pour résultat 338 morts et 2174 blessés.

Ici aussi, les manifestants s’en étaient pris aux symbôles de l’Etat tunisien. Quant aux revendications des manifestants, elles étaient surtout d’ordre socio-économique et politique : libertés individuelles, lutte contre la corruption, et ultimement, la démission des leaders politiques, notamment celle du président Zine El Abidine Ben Ali, forcé à l’exil.

Le second printemps arabe d’un certain intérêt pour l’analyse de ce qui se passe en Algérie en ce moment est le printemps égyptien. Ce dernier aura duré du 25 janvier au 11 février 2011, soit 17 jours et a touché toutes les régions du pays. Comme les printemps algériens de 1988 et de 2001 et le printemps tunisien de 2010-2011, les causes sont d’abord d’ordre socio-économique : chômage, surtout chez les jeunes, pauvreté, injustice), mais elles sont aussi de nature politique : démocratie, justice sociale, libertés politiques, lutte contre la corruption, etc.

Comme en Algérie et en Tunisie, les cibles des manifestants sont principalement les symboles de l’Etat : bâtiments publics, commissariats de police et gendarmerie, locaux des partis politiques, etc.

La répression des autorités avait fait 890 morts (dont 26 policiers), environ 9000 blessés, des centaines de disparus et plus de 12 000 arrestations (selon la Commission d’enquête égyptienne). Comme en Tunisie, le président égyptien Hosni Moubarek été forcé à démissionner, remplacé d’abord par un gouvernement islamiste éphémère de Mohamed Morsi, puis par le général Abel Fettah El Sissi. Qu’en est-il du «printemps» actuel en Algérie ?

Le «printemps» algérien actuel peut-il assurer une transition démocratique réelle ?

Avant de répondre à cette question, une question préliminaire s’impose : quelles sont les différences principales entre les printemps algériens passés et les printemps arabes récents examinés ci-dessus et le printemps algérien actuel ?

La différence qui saute aux yeux est le fait que les manifestations que connaît aujourd’hui l’Algérie – qui ont commencé le 22 février 2019 et qui sont prévues de se poursuivre jusqu’au 18 avril 2019, date fixée par le pouvoir pour l’élection présidentielle – sont des manifestations pacifiques qui, pour l’instant, ne sont pas accompagnées de destruction de biens publics ou de morts.

La seconde différence avec les printemps algériens passés et les printemps arabes est que les revendications ne sont pas d’ordre socio-économique, mais essentiellement de nature politique.

La cause principale des manifestations aujourd’hui en Algérie est la candidature du président Bouteflika pour un 5e mandat. Rappelons que le président Bouteflika est au pouvoir depuis 1999, soit une vingtaine d’années, et qu’il est lourdement malade depuis quelques années, ne participant pratiquement plus aux activités et cérémonies politiques habituelles d’un président.

Par conséquent, la principale revendication des manifestants algériens aujourd’hui est que le président Bouteflika renonce à briguer un 5e mandat et qu’il initie un processus de transition démocratique pacifique qui verrait le nouveau président de l’Algérie être élu le 18 avril par le peuple parmi les candidats qui se présenteraient librement.

Cependant, à côté de cette revendication principale – le renoncement par le président Bouteflika à être candidat à la prochaine présidentielle – les manifestants, sans l’annoncer publiquement et directement, veulent un changement plus large et plus profond dans le système politique (et économique) en Algérie.

Ce que les Algériens demandent aujourd’hui – derrière la question du 5e mandat – c’est que le pays soit «mis sur les rails» d’une démocratie réelle qui ne serait plus une démocratie de façade et un simple mot vidé de son contenu. Noter que nous disons bien «mettre sur les rails» car les manifestants aujourd’hui, et les Algériens en général, ne croient pas en une démocratie qui se décrète par une loi ou une série de lois. Ils ne croient pas que la démocratie puisse être construite en un jour ou même une décennie.

Ils savent que le processus démocratique est un processus long qui peut demander plusieurs décennies, voire une génération entière. Ce qu’ils veulent, c’est que les leaders politiques établissent les bases solides qui fondent une démocratie réelle dont une des composantes essentielles est la liberté de choisir leurs leaders politiques.

Ils sont aussi conscients que la démocratie ne consiste pas seulement à élire les leaders au sommet (le président de la République, les membres de l’Assemblée nationale), mais de choisir tous les leaders à tous les niveaux de la pyramide sociale (Assemblées de wilayas, Assemblées communales, etc) et, en général, tous ceux qui les représentent.

Pour eux, la démocratie doit toucher tous les rouages et toutes les institutions du pays du sommet à la base. Ils veulent aussi – corollaire de la liberté de choisir leurs leaders politiques – que ces derniers – encore une fois à tous les niveaux – puissent rendre des comptes à leurs concitoyens.

Ils veulent, en d’autres termes, non seulement choisir leurs leaders politiques, mais aussi être en mesure de les contrôler et de les destituer par voie démocratique lorsqu’ils ne remplissent pas les missions pour lesquelles ils ont été élus ou lorsqu’ils se rendent coupables de crimes tels que corruption, détournement de deniers publics, abus de pouvoir, non-respect des règles du jeu démocratique, etc.

Le peuple ne croit pas non plus qu’il suffit d’avoir des lois – même de bonnes lois – pour pouvoir prétendre être un Etat de droit. Il considère que si les lois sont nécessaires pour le bon fonctionnement d’une démocratie et d’un Etat de droit, elles ne sont pas suffisantes en soi.

Faire appliquer les lois de façon juste et équitable pour tous les membres de la société et faire que nul ne soit au-dessus des lois est une autre condition nécessaire dans une démocratie réelle. Selon le peuple, les lois doivent s’appliquer aussi bien aux petits qu’à ceux qui sont au sommet de l’Etat. Corollaire de cet Etat de droit, le peuple veut aussi qu’il y ait une véritable séparation des pouvoirs de l’Etat, à savoir l’Exécutif, le Législatif, et le Judiciaire.

Le peuple sait, en effet, qu’à aucun moment de l’histoire de l’Algérie cette séparation n’a existé et qu’au lieu de cela, la confusion totale des pouvoirs a toujours régné. Il sait que cela n’est pas chose aisée. Ce qu’il demande tout simplement, c’est la possibilité de contrôler chacun de ces trois pouvoirs et s’assurer qu’aucun n’empiète sur les autres et qu’aucun de ces pouvoirs n’empiète sur la volonté populaire.

Il pense que c’est principalement en raison de cette confusion des pouvoirs qu’on en est arrivé à l’aberration qui a déclanché le «printemps algérien» aujourd’hui : la candidature du président actuel, en dépit de sa lourde maladie, pour un 5e mandat. C’est pourquoi la revendication principale aujourd’hui est que le président Bouteflika renonce à ce que le peuple considère comme une aberration politique et un acte anti-démocratique.

Conclusion

En conclusion, deux questions-clés doivent être posées. La première est la suivante : le président Bouteflika – à qui il faut reconnaître une chose non négligeable, d’avoir ramené la paix au pays après une décennie de guerre fratricice qui a fait plus de 200 000 morts – usera-t-il aujourd’hui de la même sagesse pour assurer une transition démocratique pacifique ?

S’il réussit ce passage sans violence et sans nouveau bain de sang – ce qui pourrait conduire à une autre décennie rouge si ce bain de sang se produisait – il re(entrera) dans l’histoire de l’Algérie indépendante comme il était entré dans l’histoire de la lutte de l’Algérie contre l’un des plus sauvages colonialismes de tous les temps (le colonialisme français). S’il rate cette transition, son nom sera à jamais effacé de l’Histoire ou sera remémoré comme un leader qui aura fait régresser l’Algérie plutôt que la faire progresser.

Il faut dire que ce n’est pas un choix aisé quand on sait qu’une partie de son entourage a intérêt au statu quo qui l’arrange, mais c’est un choix qu’il est le seul à devoir faire, selon qu’il veuille, encore une fois, entrer définitivement dans l’Histoire ou en sortir.

La seconde question importante – corollaire de la première – qui doit être posée est celle-ci : le président a-t-il encore la capacité physico-mentale et l’autonomie d’action pour prendre cette décision historique, ou sont-ce plutôt les forces qui l’entourent et qui détiendraient le vrai pouvoir qui devront la prendre à sa place ? Quel que soit celui ou le groupe qui prendra cette décision, l’avenir de l’Algérie en dépendra.

Ou bien le pays sera mis sur les «rails» d’une démocratie réelle, ou bien l’Algérie rejoindra définitivement le clan des républiques bananières du reste du monde. Si c’est cette dernière option qui est choisie, alors le risque de nouvelles émeutes sanglantes n’est sans doute pas à écarter avec des conséquences que seul le futur pourra nous dire. Espérons que la sagesse l’emportera.

© 2019, Prisma All Rights Reserved.

Print Friendly, PDF & Email