Madjid BENCHIKH

En finir avec un système politique bloqué

paru dans el watan, le 7 mars 2019

Grâce à l’espoir que fait renaître la mobilisation de la jeunesse, construire un système politique démocratique. Depuis plusieurs jours et sur l’ensemble du territoire national, les jeunes Algériens, encouragés par les sourires de leurs pères et les youyous de leurs mères, défilent dans les rues du pays. Comme le note un appel récent en faveur d’une solution politique par l’élection d’une Assemblée nationale constituante en vue de construire un système politique démocratique, cette jeunesse rappelle celle du 11 décembre 1960 qui, bravant à l’époque tous les dangers, a constitué le principal facteur qui a permis au mouvement de libération nationale de débloquer la voie qui mène vers l’indépendance de l’Algérie.

1- La mobilisation de l’espoir

C’est le propre d’une jeunesse meurtrie par les clôtures, l’injustice et souvent l’arbitraire que lui fait subir un système politique autoritaire, de puiser dans les forces que lui donne son amour de la patrie pour dire par tous les moyens pacifiques disponibles sa volonté de participer à la libération des énergies de son peuple et d’en finir avec un système politique qui l’étouffe. En ce sens, les manifestations de la jeunesse et celles de différentes professions qui se multiplient pour dire leur solidarité indiquent clairement que l’essentiel de ce que l’on appelle les forces vives du pays demandent un système politique démocratique. Tout se passe comme si la majorité du peuple algérien n’attendait que ce sursaut de la jeunesse pour dire sa volonté de respirer et de vivre mieux, sa volonté de jouir de la liberté et de la justice sociale qui ont été confisquées au lendemain de la guerre de Libération nationale pour laquelle ce peuple a pourtant tant donné. C’est aussi en ce sens que les manifestations du 22 février 2019, celle plus forte encore du 1er mars et celles qui devront suivre rappellent, sans être les mêmes, les manifestations libératrices du 11 décembre 1960. Ces jours où la jeunesse exprime l’aspiration profonde de notre peuple de changer de système politique et de vivre libre dans le respect de son droit à l’autodétermination interne sont des jours qui ouvrent la voie de l’espoir.
On aurait pu craindre que la libération des énergies soit accompagnée de violences comme ne manquent pas de le souligner les partisans du statu quo. C’est un signe de maturité réconfortant de voir la jeunesse adopter la voie pacifique malgré l’arbitraire et la «hogra» qu’elle a subis depuis plusieurs décennies de la part d’un système politique dont certains chefs ou prétendus tels ne manquent pas une occasion de montrer arrogance et irresponsabilité.

2- Un système politique bloqué qu’il est urgent d’écarter

Portant les tares de ses origines, le système politique algérien et ses dirigeants n’ont jamais su dégager les voies susceptibles de permettre la négociation avec les forces et les cultures riches et variées qu’ont produites l’histoire et le génie de notre peuple. Dominé par le Commandement militaire, le système politique algérien a réussi pendant plusieurs décennies à trouver en son sein les compromis qui lui ont permis de continuer à dominer la scène politique et même à la vassaliser. Mais le commandement militaire n’a jamais su dialoguer avec des forces nationales qui envisagent la réforme ou la sortie du système qu’il a établi. En attestent les soi-disant débats pour la Charte nationale, les prétendus dialogues ou les pseudo-conférences nationales qu’il a parfois lancés pour sortir des crises politiques diverses dans lesquelles il a plongé le pays depuis l’indépendance.

Du coup, les dirigeants du système politique algérien se sont enfermés sur eux-mêmes, ne communiquant qu’avec quelques clientèles, et devenant ainsi étrangers à de larges parties de leur propre peuple. Ainsi s’expliquent les cris des jeunes à l’adresse des gouvernants et de leur système : «Dégage !», «Arhal !», «Bara !».
Les manifestations de 1988 auraient pu constituer un avertissement salutaire quand, malgré l’absence d’organisation et de programme, elles ont démontré les faiblesses de l’administration, l’inconsistance du FLN et l’absence de représentativité des dirigeants. Les émeutes, les grèves et diverses étincelles montraient à qui voulait voir la vétusté du système. Le DRS lui-même, conçu comme «les yeux et l’aiguillon du système», jusque-là bras politico-militaire partout présent, se croit infaillible mais ne sait pourtant rien du peuple qu’il croit contrôler. Les purges diverses dont il est lui-même victime après les avoir impulsées contre les autres achèvent de bloquer le système politique.

Le 5e mandat en faveur d’un homme qui, au regard de tout citoyen algérien et de tout observateur ne peut plus assumer ses fonctions, apparaît dès lors, aux yeux de tous, comme la preuve irréfutable du blocage du système. Le blocage du système est d’autant plus avéré que le commandement militaire, cette fois, a été impuissant à trouver un autre candidat qui aurait pu permettre au système de se donner un sursis provisoire. Enfermé dans son monde, servi par des administrateurs soumis et entouré de ses clientèles dont les fortunes sont bâties à l’ombre du pouvoir, le commandement militaire ne semble disposer désormais ni d’une stratégie politique ni d’une voie pacifique pour sortir du blocage dans lequel, peu à peu, il s’est laissé enfermer.

Le commandement militaire a conçu le recours à Abdelaziz Bouteflika comme une sortie de crise après la démission du général Liamine Zéroual et comme une solution pour la paix civile, l’amélioration de l’image de l’Algérie sur le plan international et la modernisation de l’économie du pays. Or, Bouteflika et ses gouvernements n’ont pas su profiter de l’embellie pétrolière pour diversifier la production industrielle ou pour faciliter l’émergence d’un tissu associatif et syndical pour ouvrir la voie à des transformations politiques et à des alternatives constructives. Tout aussi grave, le système de gouvernance, tuant toute possibilité d’intermédiation entre les dirigeants et le peuple, s’est lancé dans un culte de la personnalité où n’importe quelle action est portée au crédit d’un chef absent. Comment redorer l’image d’un pays si on est absent de toutes les rencontres internationales ? Plus grave, comment même défendre les intérêts du pays si on ne peut ni voir ni négocier avec les chefs d’Etat étrangers, comme ceux-ci le font régulièrement ?

Au lieu de veiller à respecter l’aspiration à l’égalité fondée sur la large participation et les sacrifices des populations à la lutte de Libération nationale, les décideurs se sont laissés «prendre» par les charmes du monde des affaires. Celui-ci est désormais partie prenante de diverses sphères du pouvoir. L’opacité légendaire du processus de formation des décisions met à l’abri des poursuites éventuelles les bénéficiaires en leur donnant l’assurance de l’impunité. Cette assurance de l’impunité débouche sur l’arrogance et le manque de tenue qui conduisent le peuple algérien à assister, médusé, à l’alliance du patronat et de l’UGTA contre un Premier ministre fraîchement désigné. Misères de l’autoritarisme ! C’est là aussi un des aspects de l’évolution du système politique algérien, plus consistante que celle adoptée à la suite des manifestations d’Octobre 1988.

a première grande évolution du système politique algérien est en effet celle opérée par la Constitution de 1989. Mais il faut bien voir qu’elle n’était qu’une façade. Je veux dire que «l’ouverture» sur le multipartisme et la reconnaissance constitutionnelle des droits et des libertés démocratiques ont fonctionné comme une façade. Les leviers de commande restent entre les mains des décideurs. La Constitution, comme le discours politique, n’est alors qu’un décor. La police politique continue d’être à l’œuvre, la justice reste soumise, comme le Parlement en violation des dispositions constitutionnelles. Le commandement militaire n’a jamais abandonné le contrôle des institutions politiques, économiques et sociales. Cette évolution de 1989 n’a pas profondément changé, dans la pratique politique, le processus de décisions au sein du système.

Avant l’intrusion du monde des affaires, quand le commandement militaire décidait que Chadli Bendjedid devait partir, le patronat et le syndicat n’avaient d’autre choix que d’obéir. Il en a été de même quand il avait fait appel à Boudiaf ou à Zeroual ou à Bouteflika pour occuper le «poste» de chef de l’Etat. Quand il s’agit de la survie du système, le commandement militaire imposait à ses clients d’obéir. Il ne négociait pas.

Il n’en est plus tout à fait de même aujourd’hui. Sans doute parce que Bouteflika a su manœuvrer et faire «bouger les lignes» en profitant des querelles des généraux. Mais la gouvernance algérienne porte encore plus aujourd’hui la marque de la pénétration du monde des affaires dans le système politique. Dans un tel système, la désignation d’un candidat à la présidence de la République apparaît comme un moment crucial où se dessine le sort des intérêts en présence. Les fortunes, on le sait, se construisent à l’ombre du pouvoir. On comprend alors que le changement de Président, pièce maîtresse du système depuis toujours et encore plus aujourd’hui, peut faire basculer le sort de bien des fortunes.

Le statu quo peut apparaître alors comme la meilleure solution pour protéger les postes et les intérêts, surtout que, dans un tel système, les questions de stratégie politique nationale et plus généralement le débat politique sont l’apanage d’un cercle réduit à sa plus simple expression, d’autant plus fragile qu’il manque de chef depuis déjà trop longtemps et que les services qui servaient «d’œil et d’aiguillon» du système sont quelque peu déglingués. On peut même se demander, au point où en sont les choses, si l’on est à même dans de tels cercles d’évaluer l’intérêt de la nation. Décidément, à tout point de vue, le système politique algérien est bloqué, quel que soit l’angle sous lequel on l’analyse.

Ces conclusions ne sont pas seulement celles de quelques universitaires. Elles sont aussi celles d’anciens Premiers ministres et d’anciens hauts responsables qui, après avoir quitté le pouvoir, attirent l’attention sur le trucage des élections et sur la désignation des chefs de l’Etat par le commandement militaire. Sur ce point au moins, ils savent tout de même de quoi ils parlent. Les tenants du système ont cru pouvoir continuer à surfer sur les traumatismes de la «décennie noire» et sur les échecs du prétendu Printemps arabe. Ils ont oublié leur propre blocage et les dangers qui en résultent pour le peuple. Ils ont oublié que le 5e mandat est ressenti comme une atteinte à la dignité collective. Ils ont oublié que ceux qui ont 20 ans aujourd’hui n’ont pas connu la guerre civile. Ils ont oublié que devant l’injustice et l’arbitraire, les sursauts de dignité des peuples font oublier bien des dangers. Ils ont oublié de tirer les leçons de notre histoire pour avoir à l’esprit les sursauts dont notre propre peuple sait faire preuve dans les moments difficiles et quand les circonstances l’exigent. Le grand poète tunisien Abou El Kacem Chabbi nous l’a enseigné : «Si un jour un peuple veut la vie, il obtiendra sûrement la victoire…»

 

3- Un système qui ne peut pas se réformer tout seul

Il était clair depuis longtemps que ce système ne peut se réformer sérieusement tout seul. Le silence actuel des dirigeants et les maigres réponses apportées le 3 mars par la lettre du chef de l’Etat pour faire admettre le 5e mandat le prouvent. Qui peut croire que les réformes qui n’ont pas été faites depuis 20 ans le seront dans les jours qui viennent ? Comment faire confiance aux mêmes hommes et au même système pour les mener. L’idée de partir à condition d’organiser sa succession a tout de même un côté grosse ficelle. Les réponses immédiates de la jeunesse algérienne à cette lettre montrent bien que désormais quelque chose a changé dans la vie politique de notre pays. C’est pourquoi une analyse politique sérieuse peut montrer que les grandes manifestations populaires actuelles seront suivies par d’autres. C’est désormais la seule voie pour avancer vers des changements institutionnels indispensables que les jeunes ne cessent de réclamer, d’autant que les partis politiques et le tissu associatif ont été trop longtemps réprimés pour qu’ils puissent organiser rapidement des forces décisives.

La voie qui peut être proposée est celle à laquelle recourent, partout dans le monde, les forces de changement pour construire des bases solides qui redonnent la légitimité populaire aux gouvernants et permettent de concrétiser les aspirations des citoyens : organiser par la négociation politique une transition provisoire concertée, ouvrir sans attendre la scène politique, sociale et médiatique, dissoudre les services de contrôle politique de la société, et se donner le temps nécessaire à une préparation sérieuse d’élections libres et honnêtes d’une Assemblée nationale constituante. Cette voie est évidemment très éloignée de celle qui préconise une conférence nationale dont la composition et les résultats dépendront, comme toujours, des tenants du système et aboutiront, une fois de plus, sous d’autres noms, à d’autres façades..

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