NADJI KHAOUA.

Crise systémique, conscience populaire et trahison des clercs en Algérie

paru dans El Watan, le 20 mars 2019

Les manifestations populaires et d’expression politique ayant marqué d’une pierre blanche les journées du vendredi 22 février, du dimanche 24, du mardi 26, du vendredi 1er mars et des journées suivantes lors desquelles il est prévu d’autres manifestations populaires, partout en Algérie et dans les pays démocratiques comme le Canada, les Etats-Unis, la France, l’Angleterre, etc., resteront gravées dans la conscience collective.

Jamais auparavant dans les six décennies vécues par l’Algérie, depuis son indépendance en 1962, n’aura été aussi profondément et massivement exprimé dans la paix le rejet du pouvoir qui les gouverne par les Algériens. Même les étudiants – surtout les étudiants – ont dit leur mot à travers l’ensemble des universités. Souvent, les étudiants à travers le monde participent de manière décisive à faire jaillir l’étincelle du changement politique, comme durant les années 1980 en Corée du Sud.

Malgré la profondeur de la crise systémique, l’expression populaire du rejet du pouvoir a surpris les plus perspicaces des observateurs par son pacifisme et son organisation spontanée, en dehors et souvent contre les vœux des structures partisanes et autres organisations estudiantines, la plupart factices et manipulées par les diverses strates d’un pouvoir naturellement autiste et manipulateur. Ces manifestations soutenues de rejet d’un système de gouvernance, dénotent une haute conscience des intérêts collectifs et un attachement viscéral de la population à une évolution démocratique et moderne de son pays, dans le respect des lois et du droit. Que l’on soit de l’une ou l’autre des spécialités des sciences sociales et humaines ou des sciences politiques, le caractère systémique de la crise est une conviction enracinée et socialement partagée.

Cette crise freine la construction d’un Etat moderne dans ses institutions, son système économique et social et est, pour une rare fois et pour peu que l’on soit objectif, l’objet de l’accord général de tous.

Seuls ceux adeptes du mensonge et de l’esbroufe en politique et de l’appui bassement intéressé et sans éthique aux puissants du moment et comme toujours quelles que soient les périodes, les régimes et les hommes, discourront encore pour déclamer le contraire et tenter d’en modérer l’acuité jusqu’à en diluer la gravité ou bien comme ils en ont pris l’habitude, de tenter vainement d’en dégager leur responsabilité entière et totale, pour protéger leurs arrières.

Lecture politique

Ces manifestations populaires généralisées et pacifiques en ce début de 2019 font entrer l’Algérie dans une nouvelle ère où à jamais rien ne sera plus comme avant, dans les rapports gouvernants-gouvernés. Dorénavant, les citoyens, toutes catégories sociales confondues, ont compris l’importance de leur manifestation collective et pacifique. Ils ont par là prouvé leur haute conscience des intérêts généraux du pays, à l’opposé des gouvernants et aussi à l’encontre de ceux qui tentent depuis 1989 de les embrigader dans des idéologies mortifères et liberticides

. Leurs manifestations populaires et estudiantines informent également par leur déroulement les mêmes journées, à la même heure, et dans toutes les grandes agglomérations du territoire littoral, mais aussi dans les villes des Hauts-Plateaux et du Sud, sur ce que ressent et veut la population. Elles disent sans ambiguïté que la population considère que la crise que vit le pays est une crise systémique dans laquelle il patauge depuis trop longtemps par la faute de ceux qui ont en charge son devenir.

Elles interpellent sur la profondeur ressentie de cette crise, à tel point qu’elle n’est plus soluble par l’application de palliatifs comme les gouvernants ont l’habitude d’adopter pour amadouer ceux qui manifesteraient leur mécontentement et leur rejet des politiques. La population, par la conscience collective dont elle fait part, exprime sans ambiguïté son aspiration légitime vers la construction d’un Etat moderne, dont elle sait la fragilité si la direction en cours, avec ses hommes et leur politique, est maintenue. C’est pourquoi elle exprime son rejet clair de l’actuelle gouvernance, avec ses symboles et toutes ses figures.

Du Nord au Sud, d’Est en Ouest, d’Europe en Amérique, les manifestants de tout âge, femmes et hommes, jeunes et moins jeunes, par le cadrage pacifique tout autant que décidé de leurs manifestations, expriment une conscience populaire de l’intérêt général, rarement présente dans les pays voisins et chez la plupart de ceux-là mêmes qui, à travers plus de six décennies, les ont gouvernés jusqu’à aujourd’hui.

Une question centrale émerge : face à l’affirmation de cette conscience populaire, quelle est la position des élites, particulièrement celles qui, par leurs qualités d’universitaires, ont non seulement pour mission d’éclairer le réel social, mais surtout d’être impérativement objectifs dans l’accomplissement de leurs missions, c’est-à-dire équidistants du pouvoir partisan et du politique tout court ?

Elites universitaires ou «faux clercs» ?

La multiplicité des aspects de la crise systémique est un sujet sur lequel se rejoignent les analystes, quels que soient leurs angles de vue. Sans tenter de décortiquer les multiples dimensions, le déroulement, les impacts et les résultats d’étape de cette crise, la question première qu’il faut résoudre, à mon sens, serait d’en identifier les soubassements. La crise étant systémique, certaines de ses causes historiques remontent aux silences complices et intéressés des rares «clercs» de l’époque, devant le sort fait aux résultats du Congrès de la Soummam et le devenir tragique de Abane Ramdane, plus de quatre années avant l’indépendance en 1962.

Cette complicité par le silence des anciens «clercs», les rares compétences associées alors du pouvoir pour leur technicité, est à mon avis décisive dans l’accommodement de l’éclosion, la persistance, l’enracinement et l’élargissement de cette crise multidimensionnelle affectant la gouvernance du pays, sa construction moderne et démocratique étant ainsi freinée dès ses débuts.

Le renforcement de la mainmise sur l’Etat en construction par un pouvoir anti-principes de la Soummam et ses clans, date de là. Cela est vrai que dès les premières années après 1962, ces anciens «clercs» complices étaient peu nombreux, mais le peu d’entre eux associés alors au politique portent par leur silence intéressé une responsabilité historique de l’enterrement des résolutions de la Soummam. S’ils avaient eu le courage de se distancier du pouvoir, lors des décennies 1960, 1970, 1980, de veiller à l’éthique de leur mission d’intellectuels par essence non partisans, la construction de l’Etat dans les domaines politiques, territoriaux, organisationnels, économiques et sociaux, se serait raffermie.

L’investissement des ressources alors limitées dans la mise en place d’un système moderne de formation pour l’acquisition des savoirs, pour pouvoir les reproduire et participer ensuite par les compétences ainsi générées, à leur production, auraient été possibles. La mise hors-jeu de l’ex-UNEA, le limogeage de Mostefa Lacheraf juste une année après sa prise de fonction comme ministre de l’Education nationale, ajoutés à d’autres décisions démagogiques sacrifiant la qualité de la formation de générations d’élèves et d’étudiants, dont les meilleurs émigrent lorsque l’occasion se présente à eux, tout cela aurait dû pousser vers le réveil des «clercs», leur distanciation d’un pouvoir qui n’a jamais visé que sa perpétuation pour le bénéfice rentier de ses membres avant l’intérêt général, particulièrement depuis 1979.

Les individus qui le composent ont depuis lors laissé, et laissent dorénavant de manière claire, des traces béantes pour ceux qui savent lire leurs actions et leurs politiques, sans parti pris, sans dissimulation et sans faux-fuyants, face à l’exigence de l’objectivité : ils choisissent systématiquement d’émigrer vers l’étranger, la France, l’Espagne, les pays du Golfe, le Canada, etc. pour y vivre de leurs rentes et de leurs rapines, une fois éjectés de leurs fonctions au cœur ou à la périphérie du système politique.

Ils sont près d’un millier d’ex-responsables ayant squatté les plus hautes fonctions gouvernementales, à avoir choisi d’émigrer avec leurs familles et leurs rentes vers l’étranger. La seule lecture possible de ce comportement généralisé est que la confiance en l’avenir de ce pays et la participation à la construction de son Etat moderne n’a pas été et n’est pas si elle l’avait jamais été pour une minorité d’entre eux, l’élément moteur de leur engagement politique lorsque ces «émigrés de luxe» étaient associés au pouvoir.

Pour embrigader et faire taire les «faux-clercs», les «tenir en laisse», les utiliser comme bon lui semble pour toutes les corvées qu’il leur ordonne de faire, le pouvoir clanique utilise le concept de «stabilité». Mais personne d’entre ces «faux-clercs» n’a ni l’éthique ni le courage de poser la question : de quelle stabilité s’agit-il ? Celle de l’Etat, ou bien celle de la pérennité de la mainmise d’individus sur le pouvoir ? N’a-t-on pas ainsi substitué la recherche d’une vraie stabilité, celle de l’Etat, par une autre factice, celle de la mainmise d’individus sur le pouvoir à chacune de ses strates ?

La modernité, le règne indépendant de la Loi, l’acquisition des savoirs, l’application des principes de bonne gouvernance(11), sont ceux qui protègent en fait la stabilité de l’Etat et accélèrent sa modernité par la priorité donnée aux principes de bonne gouvernance.

A l’Université, la multiplication des «faux-clercs» dans les fonctions de direction et de gestion n’a pas permis la formation d’une élite universitaire politiquement distanciée et indépendante de l’instrumentalisation politicienne, pour analyser, critiquer les atteintes faites à la construction d’un système d’enseignement supérieur et de recherche pilier de l’Etat moderne et ainsi participer à l’émergence d’une économie en phase avec les attentes sociales d’équité comme en avaient rêvé Abane Ramdane et ses compagnons.

Ainsi nous voyons, d’abord sidérés, puis désenchantés, beaucoup de ces «faux clercs» fouler leur qualité d’universitaire aux pieds, pour de mesquins strapontins, alors que cette qualité même aurait dû les pousser à respecter l’obligation éthique d’objectivité, exigeant le maintien de l’équidistance de tout embrigadement partisan, surtout lorsqu’une des principales sources de la crise systémique est ce même pouvoir dans son essence, sa structuration et à la périphérie duquel ils s’amarrent et dont ils recherchent indéfiniment les miettes.

Trois exemples, parmi beaucoup d’autres, sont ici à noter : ces faux clercs se sont tus et certains d’entre eux ont défendu durant des mois par leurs écrits l’ex-projet heureusement retiré, portant «loi sur les hydrocarbures» de 2006, dont le contenu (vente aux firmes pétrolières internationales d’une part des réserves du sous-sol en hydrocarbures), est aux antipodes des intérêts nationaux.

Ensuite, ces faux clercs et faux universitaires, voleurs d’un métier noble, se sont tus, et pour beaucoup ont soutenu l’imposition sans débats préalables d’un système universitaire d’enseignement importé de l’Union européenne, le «LMD», alors que la réalité économique et organisationnelle de l’Algérie n’offre strictement aucun commune correspondance avec celle de l’Europe, et les objectifs économiques et scientifiques de cette dernière, une des trois plus importantes puissances économiques mondiales, sont aux antipodes de ceux d’un pays en construction comme le nôtre.

Enfin, ces faux clercs se complaisent indéfiniment des dégâts croissants en matière de formation universitaire dans les filières scientifiques et médicales, où des cohortes d’étudiants ayant suivi un cursus lycéen en langue arabe jusqu’à leur obtention du baccalauréat se trouvent contraints de poursuivre leurs études supérieures en langue française qu’ils ne maîtrisent pas.

Le comble de tout est que ces formations universitaires techniques et médicales sont souvent assurées par des enseignants eux-mêmes ayant un piètre niveau de maîtrise de cette langue française avec laquelle ils sont contraints d’enseigner, sans autre solution pratique. Au lieu d’analyser, critiquer, débattre et tenter de proposer des solutions à cette situation universitaire ubuesque si elle n’était tragique pour l’avenir de milliers d’étudiants, les faux clercs se complaisent dans leur silence, ajoutant ainsi leur pierre à la crise sans fin prévisible de l’université.

Aujourd’hui, il faut être complètement aveugle ou totalement de mauvaise foi pour ne pas remarquer l’état de délabrement linguistique, pédagogique, scientifique et administratif où s’enfonce année après année l’université en Algérie, d’Est en Ouest et du Sud au Nord.

Complices par leur silence intéressé dès lors qu’ils détiennent un savoir leur permettant, s’ils entreprenaient des analyses sérieuses, de freiner les politiques rentières et leur instrumentation privée, ces fausses élites le sont aussi par leur acceptation, sans aucune conscience éthique(16), d’embrigadements partisans aux bénéfices des clans prédateurs dominant les institutions et instrumentalisant ces dernières en leur faveur au mépris de l’éthique et des lois.

Ainsi, non seulement ces faux clercs investissent le champ politique partisan(17) tout en mettant en avant leurs qualités et leurs grades universitaires, mais en plus ils font fi de toute éthique lorsqu’ils connaissent la réalité de la crise, les politiques adoptées et contre-productives participant à son enracinement et à son exacerbation sans réagir, critiquer, publiquement démissionner de leurs fonctions politiques et administratives pour ne pas cautionner. Ils confinent ainsi leur savoir et leur mission d’intellectuels et d’universitaires avant tout en outil politicien, en faisant fi de toute critique au «maître», souvent beaucoup moins outillé en compétences qu’eux-mêmes pour prétendre réussir les objectifs pour lesquels ses politiques visent seulement à obtenir le report des attentes sociales à un futur indéfini.

Conclusion : Pour un nouveau départ sans les faux clercs

La critique des faux clercs vissés aux strapontins que leur concèdent les pouvoirs publics, leurs clans rentiers, ceux de l’économie informelle, des crédits publics faramineux non remboursés, ceux dénoncés au niveau mondial par la presse internationale et par les Panama-Papers, cette critique n’est pas et ne se veut pas une chasse aux sorcières. Elle est simplement une action visant la salubrité publique au sein des universitaires. Elle vise aussi à souligner que le dévoiement du politique en Algérie n’aurait jamais atteint les sommets actuels s’il n’avait pas trouvé des relais sociaux, qui sous couvert d’être des universitaires souvent hautement diplômés, lui ont servi de caution et de faire-valoir auprès de la population et de l’opinion en général.

Ces faux clercs ne doivent plus jamais parasiter par leur présence la construction institutionnelle et économique du pays. Pour les citoyens patriotes et intègres, surtout les universitaires d’entre eux, faire barrage aux faux clercs est plus que jamais une exigence pour faire émerger une université dans le plein sens du terme, moderne et libre de tout embrigadement politicien. C’est à cette aune, entre autres, que pourront être évaluées les chances de succès des transformations politiques à venir visant l’émergence souhaitée d’une IIe République moderne, démocratique et sociale.

 

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